mardi 29 novembre 2011

Virilités grecques

Maurice SARTRE, Virilités grecques, in Histoire de la virilité, tome 1 : L'invention de la virilité - De l'Antiquité aux Lumières, volume dirigé par Georges VIGARELLO, Seuil, Paris, octobre 2011 (577 pages).

Plutôt que d'attendre d'avoir lu les trois tomes, j'ai décidé d'en faire le commentaire en feuilleton, ce qui, je n'en doute pas, vous tiendra en haleine pour les mois à venir.

Virilités grecques donc. Ou, comme on disait alors : andreia. Force musculaire manifestée avec courage au combat, mais avec ordre et discipline. Audace dans l'adversité et opiniâtreté face au mauvais sort -- les femmes peuvent faire preuve d'andreia. Dans la cité cependant, elle est est le fait du mâle, l'ensemble des qualités de l'homme-citoyen, et c'est dans la sphère publique qu'on peut la constater. L'éducation jouera donc un rôle majeur dans la formation de la virilité tant sur le plan « civique » que sur le plan physique.

L'éducation est, sauf pour les toutes premières années, l'affaire de la cité. L'exemple le plus connu est celui de Sparte, certainement le plus discuté par les anciens : on y encourage l'esprit de compétition et le sens de la solidarité. Il n'y a pas d'individu, tout est orienté vers le groupe. L'homme viril deviendra un citoyen-soldat; la pire honte sera pour lui de se dérober au combat, il sera déclassé aux yeux de tous pour avoir été un « trembleur ». L'éducation avait, pour les Athéniens, les mêmes objectifs, ceux-ci critiquant le fait que le système spartiate brimait la liberté individuelle et minait l'esprit d'initiative. À Athènes, l'éducation « favorise l'éclosion d'une pensée individuelle porteuse d'innovation intellectuelle... Elle dégage l'andreia de son contexte militaire et valorise d'autres aspects du comportement masculin, comme la maîtrise de la parole politique, autre forme de domination virile. »

Comme dans bien des sociétés, il convenait de marquer le passage de l'enfance à l'âge adulte, de la virilité potentielle à la virilité assumée : c'est le rite de l'initiation, la cryptie. Trois phases, selon l'auteur : « marginalisation, inversion, réintégration ». L'éphèbe doit en effet d'abord « quitter » la cité, vivre à l'écart de celle-ci pendant un certain temps. Pour ce qui est de l'inversion et des pratiques homo-érotiques comme élément constitutif de la virilité grecque, je laisse la parole à l'auteur :
« ... il convient de souligner ici deux choses : d'une part, relations sexuelles masculines et/ou travestissements s'intègrent à l'ensemble des pratiques d'inversion qui marquent la période d'initiation, d'autre part elles sont soigneusement encadrées par des dispositions légales. [...] Ni l'attirance physique ne semblent avoir part au choix d'un amant, et l'on insiste au contraire sur la nécessité de trouver un amant de rang social équivalent, et que distinguent ses qualités morales. [...] Durant cette phase, ... le jeune homme se comporte à l'inverse de ce qu'on attend de lui comme citoyen, comme si l'intégration dans le groupe des hommes devait être précédée d'un v voyage dans un autre monde où la ruse, la tromperie, la féminité étaient de règle. »
 Je ne puis me soustraire au petit plaisir anachronique d'imaginer une de nos demoiselles de Très Grande Vertu, Mlle B*** par exemple, transportée à Athènes à cette époque. Rappelons au passage que l'éromène aura entre 12 et 17 ans.

La dernière phase est la réintégration dans la cité, événement marqué le plus souvent par de grandes cérémonies publiques, dont nos graduations serait le lointain descendant.

La troisième partie de l'étude porte sur « Le mâle en son sexe », où le lecteur découvrira les critères de la beauté masculine, exprimée en art par la nudité; on notera au passage qu'un « petit sexe suggère la bonne éducation de son propriétaire. L'obscénité, selon les critères grecs, ne réside pas dans l'exposition des organes sexuels, mais dans le fait d'offrir un gland découvert ou une verge trop volumineuse comme celle des satyres de comédie. » La section portant sur la relation sexuelle est aussi très instructive :
« Pour les Grecs, l'objet du désir importe moins que la puissance de ce désir et la capacité de l'individu à lui donner satisfaction; on peut dire que la virilité consiste d'abord à satisfaire son désir. [...] Se combine en effet à cette priorité du désir une conception radicalement inégale de la relation sexuelle : celle-ci n'unit pas deux individus qui tentent de parvenir au plaisir tout en cherchant à satisfaire leur partenaire, mais bien entre un dominant et un dominé, on pourrait dire, plus brutalement, un pénétrant et un pénétré [...]. La virilité se situe clairement du côté du pénétrant. »
 La dernière partie traite enfin des relations entre le mâle et la femme, notamment en ce qui touche le dispositif matrimonial, la procréation, et la paternité. Du mariage, on attend la reproduction, ni le plaisir, ni l'amour, le sentiment ne se manifestant -- avec modération -- qu'en dehors de celui-ci, pour peu qu'il ne s'exerce pas envers une femme déjà marié, l'adultère étant fortement condamné.

Le lecteur qui voudra en savoir plus pourra aussi se reporter aux trois tomes de L'histoire de la sexualité de Michel FOUCAULT (Gallimard).

lundi 28 novembre 2011

« Je ne suis pas pareil aux autres »


André GIDE, Si le grain ne meurt in Souvenirs et voyages, Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade n° 473, édition présentée, établie et annotée par Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert. Paris 2001 (250/1468 pages) -- et aussi en édition de poche.

Lire GIDE en 2011, qui le fait encore ? Que reste-t-il du Nobel de littérature en 1947 dont on disait qu'il était le « contemporain capital » ? Si son œuvre fut mise à l'Index en 1952 c'est maintenant lui qui se retrouverait aux enfers en raison de sa pédérastie. L'Algérie ne lui aura pas réservé que des découvertes touristiques, et j'imagine bien les cris offensés des nouvelles dames de Très Grande Vertu, s'il fallait que telle des ses œuvres, dont la présente, soient publiées aujourd'hui.

Paru en 1924, ce récit autobiographique couvre une vingtaine d'années de la vie de l'écrivain depuis sa petite jusqu'à ses fiançailles avec sa cousine Madeleine (Emmanuèle dans le livre) en 1895.

C'est avec beaucoup de plaisir que je retrouve le style de GIDE -- j'entame aujourd'hui le chapitre VI --, ma dernière fréquentation de celui-ci remontant à Paludes, que j'avais commenté, du temps de ma gloire radiophonique, pour marquer, à ma façon, le cinquantième anniversaire de sa mort; que l'on pourra trouver un peu vieilli avec ses passés simples et concordances des temps, mais d'une grande clarté, d'autant plus que pour l'auteur « mon récit n'a raison d'être que véridique. »
Portrait par Henry Bataille

Et sa douloureuse vérité, GIDE nous la dévoile dès la première page : la découverte du plaisir. Franchise, mais pudeur aussi, on n'est pas dans les excès de l'auto-fiction fin XXe...
« Je revois aussi une assez grande table, celle de la salle à manger sans doute, recouverte d'un tapis bas tombant; au-dessous de quoi je me glissais avec le fils de la concierge, un bambin de mon âge qui venait parfois me retrouver.
"Qu'est-ce que vous fabriquez la-dessous ? criait ma bonne.
-- Rien. Nous jouons." Et l'on agitait bruyamment quelques jouets qu'on avait emportés pour la frime. En vérité nous nous amusions autrement : l'un près de l'autre, mais non l'un avec l'autre pourtant, nous avions ce que j'ai su plus tard qu'on appelait "de mauvaises habitudes".
Qui de nous deux en avait instruit l'autre ? et de qui le premier les tenait-il ? Je ne sais. Il faut bien admettre qu'un enfant parfois à nouveau les invente. Pour moi je ne puis d ire si quelqu'un m'enseigna ou comment je découvris le plaisir; mais, aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, il est là. »
Elle reviendront ces « mauvaises habitudes » tout le long de son enfance, le faisant même chasser de l'école. Quelques années plus tard, l'auteur connaîtra une véritable crise d'angoisse et s'écriera : « Je ne suis pas pareil aux autres. »

Le récit intéressera aussi pour son côté étude des us et coutumes : on y voit comment vit un certain milieu : la bourgeoisie protestante : les relations entre parents et enfants, avec les domestiques, l'éducation, les liens de sociabilité.

Témoin un passage du chapitre V qui m'a fait sourire. Après la mort de son mari, la mère de GIDE décide de déménager dans un appartement moins vaste; volent à son aide parentes et amies qui lui proposent tel quartier et rue « bien », mais, transigeant à regret sur l'étage, insistent sur l'absolue nécessité que l'immeuble fût doté d'une porte cochère.
« "Ce n'est pas une question de commodité, mais de décence."
Puis, voyant que ma mère se taisait, elle [ma tante Claire] reprenait, plus doucement, mais d'une manière plus pressante :
"Tu te le dois; tu le dois à ton fils."
Puis, très vite et comme par-dessus le marché :
"D'ailleurs, c'est bien simple, si tu n'as pas de porte-cochère, je peux te nommer d'avance ceux qui renonceront à te voir."
Et elle énumérait aussitôt de quoi faire frémir ma mère. Mais celle-ci regardait sa soeur, souriait alors d'un air un peu triste et disait :
"Et toi, Claire, tu refuserais aussi de venir ?"
Sur quoi ma tante reprenait sa broderie en pinçant les lèvres. »
Transposant en ce début du XXIe siècle, on songera aux équivalents des portes-cochères... Pour moi, je me souviens de la commotion que provoqua dans ma famille, à un certain dîner de Noël, le convive qui, inconscient de sa témérité, dit qu'il préférait la viande de la cuisse à celle de l'aile, provoquant ainsi un nerveux ballet entre la salle à manger et la cuisine où l'on se précipita en foule, nous laissant lui et moi à peu près seuls à table, et interdits, pour lui faire réchauffer à la minute un peu de brun de viande; chez nous le dindon n'avait que des ailes, et j'avais oublié -- ou négligé -- de l'en informer, le regard noir de ma sœur me poursuivit pour le reste de la soirée.

samedi 26 novembre 2011

Enfances

SEMPÉ, Enfances, entretiens avec Marc Lecarpentier, Denoël, septembre 2011 (300 pages).

Il s'agit d'un album -- je ferais bien une petite parenthèse sur l'utilisation vulgaire de ce mot comme équivalent, le plus souvent, de disque « le nouvel album de ... telle vedette », sous l'influence de l'anglais, mais je vais me réserver cette déploration pour un autre jour -- un peu différent car il présente un long entretien portant pour l'essentiel sur les souvenirs d'enfance de SEMPÉ; et un recueil de dessins réalisés, sur le thème de l'enfance, tout au long de la longue carrière du dessinateur.

J'ai toujours été sensible à l’œuvre de cet auteur, à son côté doucement mélancolique. Et charmé par ses confidences un peu naïves sur une enfance qui, sans être malheureuse, n'aura pas été très heureuse pour le petit SEMPÉ, enfant adopté, et qui semble avoir souffert du désintérêt montré par sa mère autant que des bagarres entre celle-ci et son père adoptif. Je ne vais certes pas faire du Sainte-Beuve -- ni de la psychologie de cuisine --, mais comment ne pas voir dans cette enfance l'origine du « ton » de SEMPÉ. Quoiqu'il en soit, je ne me lasse pas de feuilleter de loin en loin ces beaux albums, aux couleurs un peu passées, pleins de finesse et de charme.