Jean-Paul THUILIER, Virilités romaines : vir, virilitas, virtus in Histoire de la virilité, tome 1 : L'invention de la virilité - De l'Antiquité aux Lumières, volume dirigé par Georges VIGARELLO, Seuil, Paris, octobre 2011 (577 pages - pp 67 à 111).
Peut-être sont-ils fous ces Romains, nous laisserons aux experts le soin d'en débattre, mais, chose certaine, ils sont prudes. Du moins leurs discours l'affirment-ils avec vigueur. Et dès la République, ils reprocheront aux Grecs leurs mœurs... grecques.
L'on me pardonnera ici une brève digression anachronique : les discours de moralité de tels prédicateurs ou politiques du fondamentalisme américano-chrétien -- regardez la campagne à l'investiture du parti républicain -- ne sont-ils pas semblables au discours latin sur les bonnes mœurs et la virilité ? « Fais ce que je dis, et que le Seigneur (choix multiple ici) ordonne » prêchent-ils une main sur le cœur, l'autre dans les dessous de leur maîtresse, quand ce n'est pas dans celle de leur pueri ou puella. C'est ainsi que les hommes vivent, surtout ceux de pouvoir, et, n'en doutons pas, vécurent.
D'entrée de jeu, je signalerai le style vif et précis de Jean-Paul THUILIER, ainsi que son humour rentré, qui, en moins de cinquante page nous dresse, avec un florilège de citations, un bon tableau du civis romanus (ô ma jeunesse de versions latines...) et dissipe beaucoup de malentendus sur la question. Réglées quelques notions terminologiques, il articule le chapitre en trois parties : Du bon usage de la virilité; Portrait physique de l'homme viril; portrait moral du Romain viril. Est-ce un trait de notre époque ? il commence par la sexualité.
Est homme -- le vir -- celui qui n'est plus adolescent : le poil est apparu, ni encore un vieillard, la force de l'âge, c'est en quelque sorte l'âge de la force. Et comme toujours, c'est dans le regard de la société que la virilité se définit et se construit ou détruit une réputation. Côté sexe, Paul VEYNE résume ainsi la situation : « sabrer et ne pas se faire sabrer; la sexualité virile est donc active et non passive, peu importe, sous les réserves que nous verrons, le sexe de l'objet pénétré. Il sera bien vu, sous la République ou l'Empire, de s'afficher avec un puer soit un jeune garçon ou un jeune esclave, et nul n'y trouvera à redire. Mais coucher avec un jeune homme libre, ou une femme mariée, est répréhensible et encourt le mépris. Ici, le Romain se distingue du Grec en ce qu'il condamne la fonction formatrice de la pédérastie (éromènes/érastes). Et, contrairement à l'ère chrétienne, la monogamie ne semble pas une vertu distinctive.
Côté physique, l'homme romain présentera un visage et un corps bronzés, la blancheur de teint -- n'est-ce pas une constante universelle ? étant réservée à la femme. Il aura un corps guerrier, un corps athlétique : il sera donc sportif. Un personnage efféminé d'une des pièces de Plaute sera qualifié de malacus (mou), cincinnatus (frisotté) et umbraticulus (passant sa vie à l'ombre). Enfin, pendant longtemps, la virilité sera poilue, notamment avec le port de la barbe. Et quand le visage glabre s'imposera, l'épilation demeurera un signe de féminité. Le tout sera affaire d'équilibre : ni femme, ni bête.
Sur le plan moral, le mâle romain sera un guerrier et un chef dominateur; il dominera autrui, sa famille en particulier, mais avant tout ses propres sentiments. Pudique, il dédaignera, sauf aux thermes, la nudité, y compris dans la représentation : la beauté virile n'est pas nue, contrairement à celle de la Grèce.
L'auteur conclut que la société romaine était ce qu'on appelle de nos jours machiste, mais rappelle que trois des personnalités qui ont joué un rôle capital dans la transition entre la République et l'Empire n'auraient pas passé le test de la virilité romaine : César, Pompée et Auguste. N'appelait-on pas le premier « l'homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes » (SUÉTONE) et aussi la « reine de Bithynie » ? et on ironisait volontiers sur la virilité chancelante du deuxième, qui se serait fait établir, ô scandale, comme « épouse » de son giton, et n'aurait jamais été le mâle des péplums. Pour le troisième, qui deviendra Auguste : « ...on est loin des critères qui faisaient à Rome le vrai mâle : un poltron qui redoutait la foudre, un hypocondriaque couvert de vêtements et qui ne s'exposait jamais au soleil et, comble, de l'efféminé, Octave se brûlait le poil des jambes avec des noix ardentes afin que celui-ci soit plus doux et lisse en repoussant. » En plus de collectionner les aventures féminines, y compris avec des femmes mariés, et d'avoir été le mignon de certains Romains et même de César, qui aurait eu la « primeur » de son petit-neveu et fils adoptif.
O tempora, o mores, comme dirait le pirate dans Astérix...
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lundi 5 décembre 2011
lundi 21 novembre 2011
Sous la direction d'Alain CORBIN, Histoire de la virilité, tome 1 : L'invention de la virilité - De l'Antiquité aux Lumières, volume dirigé par Georges VIGARELLO, Seuil, Paris, octobre 2011 (577 pages).
Je suis un de ceux qu'avait marqué L'histoire de la vie privée publiée dans la collection l'Univers historique des éditions du Seuil dans les années 80. Ainsi que par celle de la France urbaine et de la France rurale. À la lecture de la présentation de l'éditeur, je serais porté à croire que cette nouvelle histoire se situera à l'intersection des sphères privées et publiques du masculin. Je m'y plonge donc avec intérêt, ayant notamment en mémoire le récent débat sur le mâle québécois.
Je suis un de ceux qu'avait marqué L'histoire de la vie privée publiée dans la collection l'Univers historique des éditions du Seuil dans les années 80. Ainsi que par celle de la France urbaine et de la France rurale. À la lecture de la présentation de l'éditeur, je serais porté à croire que cette nouvelle histoire se situera à l'intersection des sphères privées et publiques du masculin. Je m'y plonge donc avec intérêt, ayant notamment en mémoire le récent débat sur le mâle québécois.
« LA VIRILITÉ POSSÈDE UNE TRADITION IMMÉMORIELLE : ELLE N’EST PAS SIMPLEMENT LE MASCULIN, MAIS SA NATURE MÊME, SA PART LA PLUS « NOBLE ».» La virilité serait vertu. Elle viserait le « parfait », fondant sur un idéal de domination masculine une des caractéristiques des sociétés occidentales. Une puissance a été inventée, de la force physique au courage moral, imposant ses codes, ses rituels, sa formation.» Tradition plus complexe pourtant, elle ne saurait en rien figer la virilité dans une histoire immobile. Les qualités se recomposent avec le temps. La société marchande ne saurait avoir le même idéal viril que la société militaire. Le courtisan ne saurait avoir le même idéal viril que le chevalier. La cour et la ville inventent des modèles décalés. Ce sont ces différences et ces changements que retrace ce premier volume, de l’Antiquité jusqu’aux Lumières, introduisant de l’histoire dans ce qui semble ne pas en avoir.» Tradition sévère aussi, la perfection serait toujours menacée de quelque insuffisance : la force ne peut ignorer la fragilité. Reste une rupture marquante avec les Lumières : celle visant la domination elle-même. Une virilité nouvelle s’y affirme. L’ancienne ascendance est condamnée, les pères peuvent apparaître en « tyrans », alors même que rien ne conteste encore la domination sur le féminin. »
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