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lundi 19 octobre 2009

La règle du jeu


Michel LEIRIS, Biffures, in La règle du jeu, Gallimard.

Voici un livre, je me répète, que je savoure avec lenteur. Voici un ouvrage qui nous change du narcissisme si fréquent dans l'autobiographie (égo-biographie ?)

Si PROUST a sa petite madeleine, ses pavés inégaux, le bruit d'une petite cuiller comme élément déclencheur de la mémoire involontaire et, partant, de son récit, LEIRIS, lui, par des mots et des de certaines locutions (Il était une fois, Du temps que les bêtes parlaient) pour réactiver un passé toujours vivant et nous faire partager sa vie. Un mot évoque une sonorité, en appelle une autre : Billancourt s'entent pour l'enfant LEIRIS « habillé-en-cour ». Gramophone et graphophone évoquent Perséphone.

J'ai, à cet égard, eu mon propre moment proustien avec ces deux mots de gramophone et graphophone. Il y avait au chalet de ma grand-mère paternelle un de ces appareils désuets -- on ne s'en débarrasse pas, ils quittent la ville, qui ne connaît plus le grenier, pour un exil définitif à la campagne -- et je jouais à écouter ces lourds disques restituer une voix passée dans son gros tube. Une de mes grand-tantes, soeur de mon grand-père, appelait l'appareil graphophone, que le reste de la famille désignait comme gramophone, ce dont je me moquais, l'appelant, par moquerie, tante graphophone. Et voici que, cinquante ans plus tard, j'apprends qu'il s'agissant en effet de deux appareils différents et que, pendant un temps, l'un et l'autre avaient coexisté.

Ne cherchez pas graphophone dans le dictionnaire, ni même dans Wikipedia, lisez plutôt LEIRIS...


jeudi 8 octobre 2009

Je lis Leiris

Michel LEIRIS, La règle du jeu, Gallimard - La Pléiade, 2003.

Ignorance de ma part ? sans doute. Une vie couvrant le XXe sièce, 1901-1990. Écrivain dont j'avais appris l'existence, ainsi va la vie, pour la première fois à sa mort, déjà dans le Monde des livres et, sans doute, L'Obs. Il ne faisait pas partie du programme obligatoire au collège, n'était pas habitué aux Top 50. Une quinzaine d'années plus tard, « sa » Pléiade me tombe entre les mains chez un bouquiniste. J'achète, après avoir feuilleté quelques pages. Il y a quelques semaines, je le prends dans ma bibliothèque, voisin de La Fontaine, dont Fabrice LUCHINI avait lu une fable à la fin de son one man show. Recherche dans mes ouvrages de référence, Dictionnaire des écrivains de langue française et Histoire de la littérature française et détour inévitable par Google et Wikipedia. C'est une pointure.

Je lis un peu moins ces jours-ci : effet de la maladie, manque de concentration. Et plus lentement. Mais j'avais envie d'une lecture « de qualité » et ce n'est sûrement pas sur les présentoirs des Renobric-à-brac et autre souks à PKP que j'aurais pu la trouver. Une pointure donc, une œuvre de conséquence semble-t-il. J'ouvre. Cela commence au début : enfance. Pas une séduction immédiate, mais je constate un grand amour des mots, de la langue. Un style. C'est fin, c'est jouissif : je tombe dedans. Une autobiographie ? rien à voir avec l'égo-fiction en vogue. L'invention d'une vie par un travail sur la langue, grâce à la langue.

Premier titre de ce quatuor que constitue La règle du jeu : Biffures.

J'y suis bien.

samedi 21 mars 2009

D'une part, d'autre part...


Daniel MENDELSOHN, L'étreinte fugitive, Flammarion, Paris, 2009; traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre GUGLIELMINA, The Elusive Embrace, 1999, (285 pages).

Le fait commence à être connu, ce « nouveau » livre de Daniel MENDELSOHN, prix Médicis en 2007 pour Les Disparus (voir le commentaire dans ces pages) grand succès tant critique que populaire, a été écrit il y a une dizaine d'années, premier volet d'un triptyque dont le troisième volet est en cours de gestation. Le succès de celui-ci aurait-il rendu l'éditeur plus téméraire vis à vis de celui-là ? Les affaires sont les affaires même dans l'édition, remercions donc l'audacieux éditeur de nous offrir L'étreinte fugitive avec seulement deux lustres de retard.

Critique littéraire et écrivain et, de surcroît, amateur de langues mortes et « habitué aux tombes », MENDELSOHN construit sa réflexion autobiographique -- que certains tirent du côté de l'auto-fiction -- sur une particularité du Grec classique : le men et le de, dont l'évocation m'a, moment proustien, ramené quarante ans dans mon passé et à mes jours de Méthode et de Versification, à l'extrême couchant des jours de feu le cours classique. Ces particules ne signifient rien en soi, mais structurent la phrase qui présente deux idées : « les Grecs ont chargé, les Troyens les ont repoussé », illustrant ainsi la façon de penser bipolaire des Grecs classiques.

Tout sera donc dans L'étreinte fugitive, articulé sur ce mode moins bipolaire que complémentaire : « Nous sommes toujours deux choses en même temps », que ce soit l'homme qui accepte de prendre en charge la figure de père pour l'enfant d'une amie, laquelle vit en banlieue de New York, mais continue à habiter le quartier gay de cette même ville : « quelqu'un qui désire l'amour, mais qui aime le désir ».

Particules qui, on le remarquera, sont dans son patronyme...

Fort belles pages sur la question de l'identité, des origines, judaïté, homosexualité, le même et l'autre, depuis les premiers émois d'une certitude qui ne s'avoue pas encore : l'attrait pour ces garçons blonds du Sud, à l'accent traînant. Intéressante aussi la réflexion sur la drague par Internet. Ainsi que, tout aussi fondamentale, la découverte d'une vérité tue, une vérité à visage de Janus, de la famille de son père quand à une tante « morte avant son mariage ». Progression aussi du personnel au familial qui amènera l'auteur à voyager dans le monde et dans le temps à la recherche de cette histoire, à être « touriste dans la souffrance des autres ».

Ce qui fera sourciller les tenants de l'amour éternel est le constat par l'auteur que, « c'est un fait de la vie gay », des couples gays qui font preuve d'un engagement sentimental durable tous cherchent des satisfactions sexuelles en dehors de leur relation. De ce constat, il formule l'hypothèse que pour tous les hommes « le sexe est séparable de l'affect ». On se dit que, a contrario, beaucoup vivent dans l'illusion ou le déni...

Ces pages ne constituent pas la plus audacieuse, ni même la plus profonde, réflexion sur la question gay : il n'en demeure pas moins que sa construction « à la grecque » rend avec justesse l'interrogation permanente d'un homme sur lui-même, avec une justesse telle que le lecteur est facilement amené non pas tant à s'identifier à lui -- quel miroir nous tend-il, et quelle image de nous y voit-on ? -- qu'à faire sienne cette interrogation.

Ayant fait ce périple, le lecteur pourra aller à la rencontre Des disparus; ou y revenir s'il a déjà lu ce livre si puissant.

L'auteur assistera, entre les 22 et 26 avril prochains au 11e festival international de Montréal Métropolis Bleu.
http://metropolisbleu.org/Festival/InfosPratiques

vendredi 5 décembre 2008

Les années

Annie ERNAUX, Les années, Gallimard, Paris, 2008 (242 pages).

J'aurai ce soir, ou dans la nuit ambre et noire de ce début de décembre, cette autobiographie impersonnelle d'Annie ERNAUX.

J'en ai parlé chaudement au dîner avec R., qui préfère la lecture des essais, il fréquente présentement, un peu sur mon avis, l'américain Christopher LASCH, et se méfie généralement de mes enthousiasmes. C'est un rationnel, il est dans les chiffres, mais je ne lui en veux pas. J'en ai donc parlé, entre la poire et le fromage, de ce qui, rendu à la page 22o et dans les années 2000, le 11 septembre passé, ne cesse de m'envouter : l'imbrication de la vie sociale et de la vie privée, la première façonnant la seconde, la seconde réagissant à la première.

Et la phrase simplissime d'Annie ERNAUX.

Tout s'organise ainsi, une photo « d'elle » à tel moment de sa vie. Le commentaire suit, la vie à cette époque. La famille, l'école, la profession, Paris, les hommes, les enfants, les « événements ». Le passage de la vie de famille à la vie de couple, puis à la vie en solitaire (comme la navigation). Sagan et Sartre. De Gaulle et Mitterand. Le chic des petits pois en conserve, celui du retour à la terre. Et puis, au débotté, la petite phrase qui tombe, là, et sidère.

Plutôt que de continuer à commenter, je vais céder le reste de la page, citant, comme on dit passim, à Annie ERNAUX, avec, justement, une gerbe de ces petites phrases. Fleurs de vie. De 1941 à..., suivez les années :
Les enfants cette fois regrettaient d'avoir traversé trop petits cette période de la Libération sans vraiment la vivre.

Les discours disaient qu'on représentait l'avenir.

Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie.

Tout le monde savait distinguer se qui se fait de ce qui ne se fait pas, le Bien du Mal, les valeurs étaient visibles dans le regard des autres sur soi.

(Monter en ville, rêver, se faire jouir et attendre, résumé possible d'une adolescence en province.)

Les gens avaient tellement la conviction de vivre mieux.

Aux désirs qui nous agitaient était opposée la sagesse des limites, « tu demandes trop à la vie ».

Elle a noté qu'elle doit disserter sur Polyeucte mais préfère les romans de Françoise Sagan qui, « bien que foncièrement immoraux, ont cepandant un accent de vérité ».

Jusqu'au mariage, les histoires d'amour se déroulaient sous le regard et le jugement des autres.

Pour l'avenir coexistent en elle deux visées : 1) devenir mince et blonde, 2) être libre autonome et utile au monde. Se rêvant en Mylène Demongeot et Simone de Beauvoir.

La profusion de choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances.

Penser, parler, écrire, travailler, exister autrement : on estimait n'avoir rien à perdre de tout essayer.

Le discours du plaisir gagnait tout.

Les idéaux de mai se convertissaient en objets et en divertissement.

Lire Charlie Hebdo et Libération maintenait al croyance qu'on appartenait à une communauté de jouissance révolutionnaire et d'oeuvrer, en dépit de tout, à l'arrivée d'un nouveau mois de mai.

Le temps d'avant quittait les tables familiales, s'évadait du corps et des voix des témoins.

On avait besoin de « se ressourcer ». De tous côtés montait l'exigence des « racines ».

À mesure qu'on vieillissait on n'avait plus d'âge.

lundi 1 décembre 2008

Les années


Annie ERNAUX, Les années, Gallimard, Paris, 2008 (242 pages).

Quelques jours à la campagne, un chalet sous la neige, de longues balades en forêt et, malgré tout, très peu de lecture. J'ai toutefois profité du trajet en train pour avancer dans la lecture du Foucault de Paul VEYNE, mais aussi de me lancer dans un livre que j'attendais depuis longtemps, et qui est enfin devenu disponible à la bibliothèque : une autobiographie « impersonnelle ». Je suis déjà sous le charme de cette prose rigoureuse éloignée du narcissisme si fréquent dans la prose dite d'autofiction. Le récit s'ouvre, après un bref prologue, sur une photo sépia d'un gros bébé à la lippe boudeuse; nous sommes en 1941.

Un enchantement.