vendredi 26 octobre 2007

Histoire de lecture - 2


Si le silence qui suit l'écoute de Mozart est encore du Mozart, le temps qui suit la lecture de Modiano est toujours du Modiano.

Je demeure souvent, pour ma part, dans un silencieux saississement devant la beauté de la phrase, et l'effet qu'elle provoque.

Témoin l'incipit :
Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre.
Trois éléments, une inversion, pour peu on dirait des alexandrins pour le rythme, l'alternance des « t » et des « l »; tout est dit, la couleur est donnée : le personnage principal, dont le nom ne nous est pas encore révélé, entre par l'ombre. Avec un rien de cruauté puisque entré par la porte de l'ombre, il sortira du roman par la fenêtre.

Témoin encore :
J'étais née en Sologne, mais nous n'y étions jamais retournées. Voilà pourquoi ma mère me répétait souvent : « Nous n'avons plus de charpente...»
Cette phase lue, je n'ai pu poursuivre plus avant, immobilisé au milieu d'un long paragraphe. Plus de charpente ! Une femme seule et son enfant, père inconnu, montées à Paris. Non seulement l'arrachement des racines, l'absence de structure. Points de suspension sur le vide.

Je suis dans la vie Modiano : je pense au film de Truffaut, La nuit américaine, au plan où le réalisateur rêve en noir et blanc. Je regarde le ciel, bleu aujourd'hui et sans nuage, d'automne, mais je suis en noir et blanc.

jeudi 25 octobre 2007

Histoire de lecture -1

Patrick MODIANO, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, Paris, octobre 2007

À chaque saison son livre. C'est bien connu.

Ainsi l'été, même si nul ne veut bronzer idiot, ramène les pavés sur le sable, d'histoires sentimentales, le roman de plage ayant remplacé celui dit de gare, forts volumes que traînent dans leur sac les mêmes lecteurs qui se plaignent des longueurs de Proust.

Au mois d'août, soleil ou pas, survient le déluge. C'est le temps des à lire toute affaire cessante, des attention chef-d'oeuvre et autres incontournables coups de coeur.

Puis vient l'automne, chez nous avec ses couleurs et les ultimes douceurs d'un soleil de plus en plus oblique.
Pour moi, l'automne n'a jamais été une saison triste. Les feuilles mortes et les jours de plus en plus courts ne m'ont jamais évoqué la fin de quelque chose mais plutôt une attente de l'avenir... Même quand il pleut.
L'automne est, pour moi, d'autant plus agréable qu'il m'apporte le nouveau Modiano.

Cette année, je me le suis procuré, profitant d'un passage à Paris et d'une grande chance, le jour même de sa sortie, le 4 octobre, alors qu'il lui faudra normalement plusieurs semaines, caprices de la distribution, pour franchir l'Atlantique.
Il y a de l'électricité dans l'air, à Paris, les soirs d'octobre à l'heure où la nuit tombe.
Un Modiano se lit avec un plan de Paris; on se promène dans la ville qu'on y soit ou qu'on qu'on vive aux antipodes. Mais il faut un plan. Or, justement, le mien, je l'ai laissé à Paris, je crois, à la table d'un café. Un café de la rive droite, dans le quartier Beaubourg, où j'habitais. Oubli qui me force à solliciter mes souvenirs du quartier de l'Odéon, celui du Condé, mais d'un quartier qui à la fois à cessé d'exister et est présent, aujourd'hui, sous mes yeux plus que sous mes pas, dans les lignes de Modiano. C'est aussi un Paris que j'aime.

Citation, qu'il est étonnant de trouver en exergue, qui donne le ton au roman. Qui n'a pas, bien qu'agité par un pragmatisme tout nord-américain, passé de lents moments dans un café de la montagne Sainte-Geneviève, à y lire, à y rêver, à regarder des inconnus de passage, se croyant alors parisien de toujours ?
À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. Guy Debord

mardi 23 octobre 2007

Dans le café de la jeunesse perdue

Patrick MODIANO, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, Paris, octobre 2007

En cours de lecture, commentaire forcément à suivre, En attendant, la note de présentation de l'éditeur :

Mot de l'éditeur
Au début des années 1960, aux balbutiements du futur situationnisme, la bohème littéraire et étudiante se retrouve au « Condé », un café de l’Odéon. Parmi les habitués, les quatre narrateurs du roman : un étudiant des Mines, un ancien des RG, une certaine Youki, alias Jacqueline Delanque, et Roland, jeune apprenti écrivain.
Dans la première séquence, l’étudiant des Mines se souvient de la vie au « Condé » et décrit minutieusement les apparitions de Youki, jeune femme de 22 ans apparemment sans attache, qui lui donne l’impression de vouloir faire « peau neuve ».
Dans la deuxième, Caisley, l’ancien des RG, mène l’enquête : le mari de Youki, Jean-Pierre Choureau, l’a chargé de la retrouver. Il découvre son enfance, aux abords du Moulin-Rouge où travaillait sa mère.
Troisième partie : Youki prend la parole et se souvient de son enfance, de ses fugues, des bars interlopes du XVIIIe… Elle évoque les hommes qui l’ont aimée : Jean-Pierre Choureau, Roland, Guy de Veer l’ésotériste qui lui a fait connaître la figure de « Louise du Néant » à laquelle elle s’identifie.
Dernière partie : Roland se rappelle sa rencontre avec Youki et leur amour. Jeune homme passionné par l’« éternel retour » et qui écrit un essai sur les « zones neutres », il flotte, comme Youki, et croit pouvoir la rejoindre dans ses pensées. Mais elle lui échappe comme à tous les autres… Jusqu’au jour où il apprend, au « Condé », que Youki s’est défenestrée…
À travers le passionnant portrait kaléidoscopique d’une jeune femme à l’enfance déchirée et la peinture précise du Paris des années 1960, Dans le café de la jeunesse perdue laisse une impression tenace de poésie autant que d’insituable malaise. Une sensation étrange, qui prend le lecteur à la gorge.