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dimanche 2 juin 2013

L'aïeule

Ilona FLUTSZTEJN-GRUDA, L'aïeule, Les Éditions David, Montréal, 2004 (259 pages).



À Varsovie, on peut, au cimetière juif, voir la tombe de l'aïeule, m'a confié l'auteur de ce beau récit romancé. Récit qui, à mon avis, constitue le plus beau monument, et sans doute une trace bien plus pérenne que ceux de pierre, voué à la mémoire de Rachela, une mère de famille qui a vécu au tournant des XIXe et XXe siècles au sein de la communauté juive dans une Pologne qui n'était plus, depuis un siècle, qu'une province russe. Ouvrage de mémoire par le récit d'une vie certes, qui nous est restituée grâce au style vif et précis de l'auteur, mais bien davantage par la peinture que celle-ci  fait d'un monde que nous ne connaissons pas, ou si mal -- les goyim s'entend. Mais que nous pouvons néanmoins comprendre, pour les plus âgés d'entre nous, élevés semblablement dans les rigueurs de la religion, et dans celles non moins sévères imposées par le regard de la communauté. Récit, en outre, et c'est peut-être la partie la plus « romancée » du livre, du combat -- n'est-ce pas là l'histoire de toute vie ? d'une femme qui cherche à se trouver en tant qu'individu et à ne pas seulement être le rôle -- mère, veuve -- imposé par la tradition, laquelle lui pèse comme un destin.

Auteur d'ici, histoire d'un ailleurs, temps et lieu : ainsi s'enrichit notre monde.

Présentation

http://www.shabbat-goy.com/wp-content/uploads/2013/02/the-jewish-cemetery-of-brodno-warsaw-85-300x224.jpg« Rachela est une jeune veuve qui élève seule ses six filles dans un quartier juif de Varsovie, vers la fin du 19e siècle. Depuis la mort de son mari, elle gère une entreprise de location de charrettes et subvient, sans l'aide de personne, aux besoins de sa famille. Pour arrondir ses fins de mois, elle loue une chambre dans son appartement. Son locataire, Haïm, un homme dans la trentaine, brillant, moderne, qui a rompu avec la tradition religieuse et ne croit pas en Dieu, bouleversera sa vie. »
 Voir aussi : Quand les grands jouaient à la guerre

lundi 29 octobre 2012

Les chagrins de l'arsenal

Patrice DELBOURG, Les chagrins de l'arsenal, Le Cherche Midi, Paris, août 2012 (320 pages); aussi disponible en version électronique.


On aime les méchants, le vilains, les fourbes; davantage Iznogood que le bon calife Haroun el Poussah, Darth Vadar que le falot Skywalker; et préfère même, si l'on se soucie de l'actualité politique locale, le repenti grassouillet au verbe délateur à tel innocent (choisir l'acception du qualificatif applicable au personnage) édile à la parole transparente. Le vice, voudrait-on croire, ne paie pas (sauf à l'évidence dans le béton), à tout le moins séduit-il. Pour un Ness, combien de Capone, pour un Holmes, de Moriarty ?

Ce préambule pour te présenter, lecteur curieux, Timothée Flandrin, héros de ce savoureux petit (par le volume, s'entend) roman de Patrice Delbourg, que j'ai lu en version électronique (ePub), fort érudit (au risque de te perdre, ce qui serait dommage), mais pédant point.

Signe distinctif dudit individu : la haine des livres.

Travaillant comme archiviste à bibliothèque de l'Arsenal, il s'est donné pour mission de nettoyer aussi bien les rayons que la littérature des scories accumulées au fil des siècles; le voici décrit par le narrateur :

« Naufragé au berceau, il était passé directement de l'état de nourrisson à celui de vieil ingénu, torse nu, destin biscornu.

» Au lieu d'avoir été jeune, il était vite devenu archiviste, ce qui est une autre forme de de jouvence par la bande. L'indispensable bande Velpeau bien sûr, si précieuse pour boucler les dossiers épars.

» Timothée aimait jouer, pourtant il ne savait que perdre. En érigeant sa névrose d'échec en système, il avait mis sa vie à la porte.

» Timothée avait depuis longtemps fait l'économie de réfléchir par lui-même. Ça détend, ça rassure et évite toute dépense d'émotion. Rien surtout qui n'émane du dedans. Nada de son cru. Épargne totale d'affects.»
Comme certains détestent toute leur vie les épinards ou le poisson pour avoir été forcé d'en manger, et sans doute mal apprêtés, dans leur enfance, Flandrin attribuait son intolérance des livres à des lectures obligées, de même que le prurit destructeur dont il se sentait investi : « Chaque auteur par lui lapidé porte en lui la réminiscence d'un pénible moment d'instruction ou d'apprentissage. » Lisant tout, ayant tout lu, d'une culture littéraire à couper le souffle, mais d'un jugement ravageur, il se livre méthodiquement à sa fureur, chaque auteur se voyant éliminé de la manière qui convient le mieux à son style. Du grand art. Naguère il corrigeait les livres, rectifiant les constructions défectueuses, les concordances des temps fautives, mais désormais, il ne pratiquait plus qu'une rassérénante politique de la page brûlée.

Cédons-lui un instant la parole, et constatons son pessimisme :
« N'envisageons pas l'avenir des bibliothèques avec trop d'inquiétude, mesdames et messieurs.Bientôt elles auront cessé d'exister. Nous nous avançons à pas rapide vers une époque où tout le monde écrira, tout le monde sera publié et où un livre ne sera lu que par son auteur. Si celui-ci existe encore. Ou si son nègre lui passe le manuscrit avant l'impression. »
Chacun des chapitres porte sur un aspect de la vie de Flandrin. Le lecteur appréciera la promenade dans le quartier de l'Arsenal et, autant que moi je l'espère, le chapitre à la plume truculente sur ses amours cinématographiques avec la pulpeuse et balkanique Draghixa.

Certains pourront regretter la rareté des dialogues et l'omniprésence du narrateur, qui font du roman, ce qui pourrait être un travers, une sorte d'exercice de style. Plus Flaubert que Stendhal en résumé. Il serait dommage, toutefois, qu'ils se privent de la verve critique littéraire que celui-ci exprime par Flandrin interposé, Rinaldi lui-même n'assassinant pas si large.

C'est pourquoi j'espère que, lecteur, tu ne te refuseras pas ce petit, fût-il coupable et solitaire, plaisir biblioclaste.


Présentation de l'éditeur :
« Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'une corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Fahrenheit de poche. Un autodafé intime.
 

Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion.

Une déclaration d'amour fou à la littérature. »
 Apostille

lundi 24 septembre 2012

Voyage en Stendhalie

Thierry LAGET, Portraits de Stendhal, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, 2008 (220 pages).

STENDHAL, La Chartreuse de Parme, livre électronique Projet Gutenberg, gratuit et libre de droits.

L'on aura pris plus de temps que prévu pour lire le dernier grand roman de Stendhal, mais pourquoi s'en tenir rigueur, la retraite, et ses horaires, appelant à la procrastination, ce qui constitue le moindre des vices auxquels elle porte, pour peu que l'on se libère des contraintes de son ancienne vie professionnelle; le seul qui en aura souffert sera le prochain livre de la pile des « à lire », dont le volume ne diminue guère. Il faut dire que, tout enthousiaste que l'on puisse être du livre électronique, l'on aura bien souffert de la médiocre qualité de l'édition électronique, pleine d'erreurs, et l'on ne parle même pas des césures étranges des mots à la fin des lignes ni des apostrophes volantes qui surgissent à la fin des phrases; témoin :
« Enfin comme il parlait bien et avec feu, elle ne fut point choquée qu'il eût Juge a propos de prendre pour une soirée, et sans conséquence, le rôle d'attentif. »
L'ensemble est de la même eau. On sera tenu pour tatillon, mais, quand on y songe, pas plus que le conducteur qui s'irrite jusqu'à l'obsession du clac-clac inexplicable entendu un peu sous le pare-brise, du côté droit. La chose s'explique, ce qui ne justifie rien, par le choix d'une édition ancienne, partant libre de droits, et par les aléas de la conversion numérique; bref, tout a un prix, même quand c'est gratuit.
 
En parallèle, on aura beaucoup apprécié la biographie impressionniste, en cinquante trois brefs portraits, proposée par Thierry Laget laquelle permettra au lecteur curieux de se familiariser, sinon de la comprendre, avec la personnalité de ce bon bourgeois grenoblois connu à la ville sous le nom de Henri Beyle, ci-devant consul à Trieste, ses difficiles amours et la transsubstantiation littéraire de celui-ci en Stendhal.
« Tout écrivain est panthéiste, pour qui chaque mot abrite un génie qu'il doit faire sortir de la lampe. Mourir, c'est rejoindre les mots, délivrer d'un coup tous les esprits qui les ont habités, devenir soi-même le génie de son nom. Mourir, pour Beyle, c'est enfin devenir Stendhal. Le portrait n'est complet qu'à ce moment-là, composé de tous les esprits qu'Henri a tenté d'amadouer ou de révéler, avec qui il a voyagé, conversé, dont il a entendu la cantilène : esprit tapi dans la clarinette ou dans la cheminée, qu'agitait le feu ou le vent, esprit du cachou, esprits de la route de la corniche, de la lunette, de la nuit, de l'échelle, de la pluie de printemps, du lac, du paratonnerre, du miroir, du mur, de l'hirondelle, de la main, de la grappe de raisin, de la broderie ou du pantalon blanc. »
Un plaisir, fût-il accessoire, demeure un plaisir dont il serait sot de se priver, et l'on se persuade sans difficulté qu'il ne sera porté en rien atteinte à la réputation littéraire de l'auteur de ces portraits qu'on les tienne pour le Beadeker indispensable à tout voyage en Stendhalie.

Ayant de la suite, sinon de la fuite, dans les idées, on remet à demain le commentaire des extraordinaires aventures du très noble Fabrice...

Présentation :
« À partir de 1832, Beyle consigne la date à laquelle il met son premier pantalon blanc de l’année : souvent, c’est dès le 1er mai, jour de la fête du roi, et quand ce n’est pas avant le 28 juin – jour de l’Absinthe –, il juge que l’année est froide. Pendant des semaines, la boue ne souille pas le casimir du pantalon, qui ne risque d’être taché que si, dans le feu d’une conversation, on renverse une tasse de café à la panera. Le pantalon blanc est le signal du bonheur.
A-t-on conscience, emporté dans le flux des jours, du moment où l’on bascule des premières aux dernières fois : première soirée à l’Opéra, première bataille, premières amours, dernier amour, dernier pantalon blanc, dernière page, dernier mot, et certaines premières fois qui sont déjà des dernières, premières lunettes, première attaque, première chute dans le feu ? »

mardi 4 septembre 2012

Le roman

Dominique FERNANDEZ, L'Art de raconter 

Grasset, Paris, janvier 2007 (601 pages); aussi disponible sous format Kindle, 775kb.

J'ai décidé de tirer profit de la possibilité d'ajouter des pages indépendantes à mon carnet (voir les onglets ci-dessus) pour partager avec vous quelques définitions de la notion de roman. Elles sont tirées du chapitre intitulé Flaubert ou Stendhal ?

Je suis, si j'ose dire, dans un cycle Stendhal, après le Portrait de Stendhal de Thierry Laget (dont il sera question sous peu), je reprends La chartreuse de Parme, que j'accompagne par la lecture de quelques études sur ce roman et, plus généralement, le roman.

Présentation de l'éditeur :
« Simple recueil de textes variés sur le roman ? Non : entreprise raisonnée, défense et illustration d’une certaine conception du roman, lequel doit être « l’art de raconter », de mettre en scène des personnages étrangers à l’auteur. Donc, ni les déballages de l’autofiction, ni les tarabiscotages de l’expérimentation, mais une manière franche et directe de faire vivre des hommes et des femmes jetés sur les routes du monde. Une première partie oppose Stendhal à Flaubert, et montre comment la liberté du premier est préférable aux efforts laborieux du second. Roman et opéra : comment ils peuvent échanger leurs procédés. Puis, essais consacrés à des auteurs particuliers, groupés en deux familles : les « aventuriers », de l’Arioste à Defoe, de Dumas à Kipling, avec à leur tête le patron du roman d’aventures, Stevenson, l’auteur de L’Ile au trésor ; et les « narrateurs », qui comprennent, outre Stendhal, des Français (Balzac, Maupassant, Gide, Martin du Gard, Paul Morand, Simenon, etc.) et des étrangers (Dickens, les Russes, les Sud-Américains, Thomas Mann, James Hadley Chase, Primo Levi, Kundera, etc.). L’ensemble forme un manifeste, un plaidoyer pour les romanciers qui, sans rien abdiquer de l’exigence littéraire, savent amuser, entraîner, faire rêver le lecteur… » Dominique Fernandez

mardi 3 juillet 2012

Le testament américain

Franz BARTELT, Le testament américain, Gallimard, Paris, 2012 (133 pages); aussi disponible sous format ePub.

Le testament américain
Baptisé comme il se doit, vu mes âge et lieu de naissance on n'y coupait pas, je m'estimais purgé du péché originel. Las, quelle eau lustrale me lavera des deux taches qui font ma réputation, et telles la marque de Caïn constituent ma malédiction : lire des livres difficiles, aimer le cinéma d'Éric Rohmer ? À l'ami qui me demandait une suggestion de lecture, j'ai vu au froncement du sourcil que ma réponse serait suivie aussitôt par le fatal « oui, mais c'est pour me distraire...» Avec moi, Françoise Sagan devient la dernière des intellectuelles germanopratines ! J'en suis venu à redouter de médire de la prose de Mlle B***, comme le fit avec tant de verve Éric Chevillard dans le Monde à propos de L'Anglais, de crainte d'assurer son succès. Quand à Rohmer...

Que faire donc pour vous persuader de lire le nouveau roman de Franz Bartelt ? Pour deux heures, non pas à tuer, mais de pur bonheur de lire, accordez-vous ce plaisir, et comme si ce n'était pas moi qui vous le recommandais, mais telle demoiselle du micro ou des gazettes estivales.

Soit le petit, et obscurissime, village de Neuville -- ironique antinomie -- et son cimetière, legs du miliardaire américain Clébac Darouin (Darwin ?), dont les monuments permettront aux habitants de dormir, à perpétuité, bien mieux logés que dans leur lit chaque nuit. Sitôt celui-ci inauguré, voici que le maire, Albert Pneu, décède subitement, et qui sera son premier utilisateur. La vie continue, sous la férule du suppléant, le René Vendrèche :
« C'était un idiot des profondeurs, disait-on de lui. Il avait le physique d'un poisson plat et une façon d'être bête que les plus malins ne parvenaient pas à saisir. Il était bête, mais sans entrer dans aucune claissification de la bêtise. Souvent il proférait des stupidités irréprochables d'authenticité ... : "Les chaises sont faites pour avoir des pattes" ou bien "L'ombre de l'échelle est condamnée à être derrrière les barreaux".
J'ai connu naguère, du temps de mes jours ouvrés dans l'administration, quelqu'une qui était, en matière de sottise, l'équivalent du Vendrèche, art qu'elle pratiquait avec une remarquable maîtrise, mais revenons à Neuville. On y vit de rien, d'une ruralité rustre et rébarbative, avec les rares joies d'un très rustique sexualité, partageant inceste de génération en génération et vaseline pour les nuits fastes, pour peu que l'on n'oublie pas que l'éducation sexuelle se fait principalement à l'étable... On n'y meurt pas d'amour, mais il arrive qu'on y meure raide ! Âmes chastes, ou de grande vertu, s'abstenir.

Pourtant même l'obscurité a une fin, qui prend la forme d'une présentatrice du journal télévisé de la région, laquelle ayant perfectionné des techniques naguère réservées aux horizontales avait gravi les échelons de la hiérarchie médiatique : elle ne ferait, impossible de résister à son regard « d'un bleu d'une intensité singulière, comme celui des lampes à souder », qu'une bouchée du René Vendrèche. La télévision venue, la vie, et la vie après la vie, ne seront plus jamais les mêmes pour les Neuvillois.

Leçon à tirer : il ne faut pas se méfier uniquement des Grecs et de leurs présents, mais aussi des richissimes américains et de leurs legs (Wallmart included).

Nul doute qu'Éric Rohmer en aurait tiré une remarquable adaptation.

Au René Vendrèche le dernier mot : « La tranche est au saucisson ce que l'oeuvre est à l'art. »

Présentation de l'éditeur :
Le village de Neuville s'enorgueillit d'avoir vu naître, à la faveur d'un accident d'avion, l'illustre Clébac Darouin, milliardaire américain. Celui-ci est resté reconnaissant à ce coin de campagne de lui avoir permis de voir le jour, et il inonde le bourg de ses bienfaits. Son dernier cadeau est le plus somptueux : il offre par testament aux Neuvillois un cimetière hors normes. Chaque habitant y aura sa tombe, vaste comme une maison. La cité funéraire se bâtit à l'abri de murs, et chacun y a son petit palais de marbre. Le nouveau cimetière va bientôt attirer les journalistes (dont la jeune et trop excitante Anne-Marie), mais aussi quelques complications inattendues... On retrouve ici l'univers inimitable de Franz Bartelt, et son style formidable de précision, d'ironie et de roublardise. 
Du même auteur :
La mort d'Edgar
Le jardin du bossu
Pleut-il ?

vendredi 22 juin 2012

Pour l'été


·        Dominique FERNANDEZ, La course à l’abîme, Grasset, Paris, janvier 2003 (642 pages); également en Livre de Poche.

On m'a demandé un bon roman pour l'été, celui-ci m'est aussitôt venu à l'esprit, d'autant plus que, le hasard faisant bien les choses, j'avais il y a quelques jours pris dans ma bibliothèque, du même auteur, L'art de raconter (Grasset 2006), pour revenir sur le chapitre intitulé L'art du roman

Voici donc les notes que j'avais prises à l'époque pour l'émission Le mélange des genres de mai 2003 (Société Radio-Canada).

La légende qui s’attache à Michelangelo Merisi, né à Carravagio, en Lombardie, le 29 septembre 1573,  peintre voyou, aux pratiques sexuelles condamnables, et « maudit »,  trouve ses origines dans la vie tumultueuse de cet homme, prompt à dégainer l'épée, jusqu'à l'assassinat qui fera de lui un fugitif.

Il est également un habile courtisan dans la Rome papale des années 1600, très vite peintre adulé des prélats et des princes. Il est enfin, en contraste avec la Renaissance, finissante et maniériste, le précurseur du réalisme en peinture.

Mort assassiné le 18 juillet 1610 sur la plage de Porto Ercole en Toscane, sous le règne de Paul V.

► Roman biographique plus que biographie romancée.

► Alexandre Dumas chez Marguerite Yourcenar; anecdotes : histoire du 1er janvier… Le nom du pagne du Christ sur la croix, le périzonium…

► Un « Mozart » de la peinture, un peintre qui n’a pas été à l’école, une nouvelle lumière, la perversion des codes picturaux, le ver dans la pomme : « Ni ascendance, ni descendance, n’exister que par mes tableaux. »

Présentation de l'éditeur :
« Rome, 1600. Un jeune peintre inconnu débarque dans la capitale et, en quelques tableaux d'une puissance et d'un érotisme jamais vus, révolutionne la peinture. Réalisme, cruauté, clair-obscur : il bouscule trois cents ans de tradition artistique. Les cardinaux le protègent, les princes le courtisent. Il devient, sous le pseudonyme de Caravage, le peintre officiel de l'Église. Mais voilà c'est un marginal-né, un violent, un asocial ; l'idée même de " faire carrière " lui répugne. Au mépris des lois, il aime à la passion les garçons, surtout les mauvais garçons, les voyous. Il aime se bagarrer, aussi habile à l'épée que virtuose du pinceau. Condamné à mort pour avoir tué un homme, il s'enfuit, erre entre Naples, Malte, la Sicile, provoque de nouveaux scandales, meurt à trente-huit ans sur une plage au nord de Rome. Assassiné ? Sans doute. Par qui ? On ne sait. Pourquoi ? Tout est mystérieux dans cette vie et dans cette mort. Il fallait un romancier pour ressusciter, outre cette époque fabuleuse de la Rome baroque, un tempérament hors normes sur lequel on ne sait rien de sûr, sauf qu'il a été un génie absolu, un des plus grands peintres de tous les temps.  »

Et aussi, du même auteur :

Le voyage d’Italie, Dictionnaire amoureux, Photographies de Ferrante Ferranti, Plon, 1997 (680 pages), Livre de Poche
  
Et aussi, sur le Caravage :

 LE CARAVAGE : PEINTRE ET ASSASSIN


FRECHES JOSE
Découvertes Gallimard

CARAVAGE
GREGORI MINA
Éditeur : GALLIMARD

lundi 23 janvier 2012

Philip ROTH, Le rabaissement, traduit de l'anglais par Marie-Claire PASQUIER (The Humbling 2009), Du monde entier - Gallimard, Paris, septembre 2011 (128 pages) Papier + électronique.

Il ne peut y avoir plus différent comme personnage que ceux de Le rabaissement de Roth et de Solidarités mystérieuses de Quignard. Et comme style, ces deux romans: le premier au réalisme psychologique, le second au minimalisme allusif.

Roman construit en trois actes -- le protagoniste n'est-il pas comédien ? que je qualifierais volontiers de tragi-comédie, on est chez Roth après tout. Et très bref.

Que reste-il au comédien qui doute de son talent ? Le mentir ne produit plus de vrai, l'illusion n'est plus crédible. On verra pourtant que Simon Axler n'arrivera ni à trouver « sa » vérité ni à quitter le masque de l'illusion. Ne pouvant plus jouer sur scène, sa vie entière se transforme en mauvaise pièce, et lui en médiocre interprète de lui-même. Pourrait-on y voir une métaphore que Roth nous offrirait pour déguiser ses propres doutes quant à son art ? pourquoi donner dans un psychologisme facile : il vaut mieux se regarder dans la glace qu'il nous tend et se demander qui est ce personnage que l'on y voit.

Présentation :
« Avec ce roman, Philip Roth poursuit sa méditation sur la vieillesse, la mort et la sexualité , seule capable de rendre à l’être vieillissant un semblant de vigueur. Simon Axler est l’un des acteurs les plus connus et les plus brillants de sa génération : une gloire célébrée jusque dans les provinces reculées. Il a maintenant 65 ans, il a perdu son talent, son assurance, la magie qui, tel Prospero, dans La Tempête, le faisait vivre. Axler n’arrive plus à croire en ses rôles, en lui-même, en la vie qui s’en va. Il se regarde être un acteur, un mauvais acteur de surcroît. Ce sentiment d’extériorité le mène à la dépression ; sa femme le quitte, son public aussi, et son agent, un vieillard de 80 ans, ne peut plus rien pour lui, pas même le convaincre de retourner en scène. Obsédé par le suicide, Axler entre à l’hôpital psychiatrique, ce qui accroît son impression d’échec et d’humiliation. Mais Axler va rencontrer, coup de théâtre, une jeune lesbienne, Pegee, qui pourrait être sa fille (il a été très proche de ses parents, acteurs eux aussi, mais acteurs ratés) ; elle va lui inspirer une passion érotique et, ainsi, le ramener à la vie, au sexe, le seul remède. Cependant, loin d’avoir transformé Pegee comme il le croyait, loin d’avoir été son Pygmalion et de l’avoir comblée, Axler s’est nourri d’illusions, creusant ainsi son propre malheur. Car Pegee, l’amoureuse des femmes, reste surtout fidèle à un père possessif. Un roman fort et intense, surprenant, audacieux, comme tout ce qu’écrit Roth.»

lundi 10 octobre 2011

Domestique chez Montaigne

Michel CHAILLOU, Domestique chez Montaigne, L'imaginaire - Gallimard, Paris, 1982 (277 pages).

Présentation :
« Septembre 1980, sud-ouest de la France, une cloche qui tinte. C'est dimanche dans un village, beaucoup de touristes entre les collines couvertes de vignes. Quelqu'un s'interroge, une pancarte indique: "Château de Montaigne". L'homme vient-il ranimer des souvenirs scolaires ? Il hésite, de la fameuse tour au cabaret, à l'église. Que cherche-t-il ? A travers une intense pérégrination géographique, historique, littéraire, sentimentale, il s'abandonne à sa mémoire comme un ivrogne. Il visite, marche, s'identifie à l'air qu'il respire, au vin bu, aux gens d'aujourd'hui, d'hier. Ces paysans traînent la savate derrière leurs ancêtres, va-t-il les écoutant finir par baiser sur la bouche Montaigne ? Quel souci le hante ? Il semble connaître les gardiens du château. Quel roman l'attache à ces remparts ? à l'entrée dite à chicane ?
Le lecteur est invité à chausser des bottes de quatre siècles. Il vit simultanément l'actualité du village, un 23 septembre (date anniversaire du mariage de Montaigne, et à dix jours près celle de sa mort), et les années de troubles d'autrefois, 1980 s'efface devant 1580, 1581. Montaigne revient d'Italie, nous revenons de quoi ?
Témoigner de ce qui a pu être vécu en ces lieux, s'adonner à une fiction où des figures se forment et se défont au gré de variations infinies, tel paraît être le propos de l'auteur qui, à sa façon, par de singuliers détours, retrouve quelque chose de la démarche des Essais. »
Un livre qui, cher lecteur, ne contredira pas ma réputation d'amateur de textes difficiles, non qu'il le soit, mais il est tellement plus aisé de donner dans les lieux communs, surtout s'agissant de réputation, au lieu de se risquer à, allons-y d'une métaphore facile, sortir des sentiers littéraires battus : vivement la facilité; d'autant plus que telle critique déconseille de le lire dans le métro -- tout est dit.

En bref, cher lecteur,qui souhaite te distraire, ne lis pas Domestique chez Montaigne de Michel CHAILLOU, il doit bien y avoir un ou deux NOTHOMB ou autre texte à grand tirage qui traînent sur les étals des marchands de livre.

Si, toutefois, tu échappes à la précipitation du jour, et peux laisser éteinte la lucarne aux images, vas-y lentement, oublie tes idées sur le récit et la narration, et entre dans ce voyage dans une langue qui te conduiras à Montaigne et chez Montaigne.

Pour te donner une petite idée de ce qui t'attend, voici les premiers paragraphes :
« Toux, noir, fond de commode, d'armoire, fond, sac peut-être ? Toux, comme un raclement de sabots tiré hors d'hiver.
   Pénombre, s'accoutumer. Une chose bouge, craquements. Le bruit fait le chien, renifle. Quatre pattes d'une table, nuit très haute, attachée à l'oeil-de-boeuf. On dirait que l'instant s'épouille.
   Flamme, main qui protège, clair d'un visage. Plus rien, noir encore, juron, autre allumette. Homme la cinquantaine incandescente, rides, tignasse, vague chemise, torchon des jambes nues, poils, posture accroupie, assiettes, chandelle, pommes, poires à moitié rognées, carpette, nature morte au bas d'un lit, couleur qui brûle, panorama de pieds de chaises.
   Il se relève, enfile un caleçon long, dérobe au passage un vit presque grand veneur, tousse, veut cracher.
   Crache, expectore son âme dans l'évier, ouvre le robinet, le gaz, prend une casserolle, la remplit. Se désintéresse de la suite, machinerie qu'il enclenche tête vers la bougie fichée sur une soucoupe à l'angle du buffet.
   Il rêvasse, la planète s'équilibre, neige bloquée aux antipodes. Quelle heure ? Cinq ? Six ? Davantage ? Le jour ronge le bas des volets. »

lundi 27 juin 2011

Le neuf se fait attendre - II

Arthur BERNARD, Le neuf se fait attendre, Éditions cent pages, Grenoble, octobre 1995 (186 pages).

Liquidons ces quelques commentaires qui traînent dans mes brouillons (tout en prenant garde de modifier, merci Blogspot, la date de publication).

Je vous ai laissés, deux chapitres lus, sur une tentative de vous communiquer mon enthousiasme. Je persiste et signe aujourd'hui ayant lu les huit suivants.

L'intrigue est toute simple, et, ô joie, n'appelle aucune exploration ombilicale.

En quelques mots :

En une ville X, avec sa cathédrale « joyau de l'art roman », le personnage A, au cinéma, rencontre le personnage B. A accueille B chez lui, quartier bourgeois, adresse du bon côté de la rue. A est fondé de pouvoir, B intérimaire. Pétanque et péripéties diverses dans le petit monde de la ville, où il est question de l'espoir du genre humain. Retour sur l'histoire familiale desdits A et B. A rencontre A', liaison puis mariage dans la haute. B rencontre B', liaison puis mariage à la périphérie. On se perd un peu de vue, ainsi va la vie. Quelques temps après, rencontre fortuite, avec rejetons de part et d'autre : « L'avenir nous appartient [...]. C'est demain l'an 2000, le neuf se fait attendre ! »

J'insiste : quel bijou de prose sur ce scénario somme toute conventionnel. Mais, depuis que le roman est roman, combien de fois nous a-t-on, même chez les meilleurs, resservi Montaigu et Capulet ?

Le style :
« On avait mis Dupuis dans le nouveau cimetière, près des voies de chemin de fer à l'ouest de la ville, sur le décumane*, l'ancien était trop plein, trop habité. Dans le nouveau, s'alignaient les débuts de rangées, des commencements pour toutes ces fins, quelques mètres carrés remués ou maçonnés, un terrain encore vague un vague gazon, des allées ocres la terre battue, le tennis des allongés. Un mur de moellons séparait à peine les pauvres morts de ces halles préfabriquées où l'on vend de tout pour tout, aqualand pour la piscine et le poisson d'agrément, jardineland pour les semis et les rosiers, zooland pour les zoophiles. »

« On ne va pas skier le reste de notre vie sur les neiges d'antan. »

« La pasta, le minestrone étaient tombés sur le joues de Lièvremont (personnage A), le menton tirait vers le bas. Il tenait par la main un garçonnet, cinq ans à peine, habillé comme papa pour son âge un vrai petit homme, l'homme descend de l'homme se dit Cœurderoy (personnage B), la voilà la vraie malédiction du genre humain. »
* Voilà un mot qui m'a donné du fil à retordre, même Google s'y est perdu. Remontant au latin, il s'agit d'une « allée qui va du levant au couchant. »

lundi 13 juin 2011

Le neuf se fait attendre


Arthur BERNARD, Le neuf se fait attendre, Éditions cent pages, Grenoble, octobre 1995 (186 pages).


Les hasards de la vie offrent au passant d'ici-bas entre les aléas du quotidien des plaisirs qui le rendent supportable; certains petits, on songera à la première gorgée de bière, et d'autres de conséquence, ne craignons pas le mot, la petite mort. J'en connais un que je qualifierais de « ni-ni » -- on me dit pessimiste --, ni minime, l'occasion est trop belle, ni considérable, plaçons haute la barre , bref un plaisir médian : la phrase de mon libraire : « J'ai un livre qui devrait vous plaire ».

L'objet de la recommandation est un roman d'Arthur BERNARD, dont Wikipedia et même Google troublent à peine la discrétion, et qui date de 1995. Une découverte d'autant plus heureuse qu'elle vient rajeunir la moyenne d'âge de mes auteurs vivants, dont l'effectif compte beaucoup d'octogénaires et nonagénaires. À septante ans, quoi : une jeunesse ! Mon deuxième Grenoblois, avec Pierre SENGES.

Les deux premiers chapitres me confirment l'avis du libraire : nous sommes dans la légèreté. Du côté de Daniel BOULANGER et Roger GRENIER. Et comme il s'agit de piquer votre intérêt, allons-y de quelques extraits :
« La notairesse portait dans la rue des jupes au-dessus du genou et au-dessous de son âge sous un manteau long fendu, le long et le court quel aller-retour, une dialectique ! […] en plus elle avait des idées avancées ! »
Ce n'est pas du ZOLA pour la description, on donne dans l'ellipse; remarquez cet au-dessus et cet au-dessous; à la limite du zeugme, mais fort efficace, et cela dit tout : vous voyez la dame, la reconnaissez. Et la douce assonance. Peut-être aurait-on pu faire l'économie des points d'exclamation.

Et aussi, dans la foulée de la définition du tourisme d'il y a quelques jours :
« Si l'on voyage c'est pour la ressemblance plus que pour le dépaysement, c'est pareil avec les bébés, ces vies nouvelles dans le commerce, ils sont toujours un portrait tout craché, quelqu'un de la famille, l'un ou l'autre côté. »
Pour longue qu'elle soit, la phrase pétille de grâce avec ses virgules, le sens faisant en l'espèce le liant que la construction semble dissimuler. On flirte avec la sentence, la maxime, et cela vous brise le cliché du tout craché.

Vivement le chapitre trois.

Merci, cher libraire.
Présentation de l'éditeur :
« Charles Lièvremont, un fondé de pouvoir installé dans un appartement trop vaste pour lui seul, héberge un soir Victor Coeurderoy, intérimaire sans domicile fixe, rencontré à la sortie d'une séance de cinéma. Les deux nouveaux amis s'entendent bien et sans qu'ils aient à se le dire, Coeurderoy devient le compagnon de vie de Liévremont. Avenue Signorelli, leur existence s'écoule avec la régularité d'un fleuve tranquille. À la manière d'un Bouvard et d'un Pécuchet -en moins, beaucoup moins ambitieux- les deux acolytes élaborent des projets de voyage qui n'aboutiront pas, font des rencontres ensemble, partagent tout, sauf l'intimité qu'ils savent préserver dans un respect naturel et réciproque. À la lecture de ce roman, on se surprend à penser que c'est peut-être ça, l'amitié... Rien d'extraordinaire n'arrive dans ce récit d'une belle camaraderie au charme un peu désuet. Pourtant, on ne quitte pas le livre avant la fin. L'anodin est au centre du roman d'Arthur Bernard et le romanesque au coeur de ses personnages. »


Rédigé sur mon iPad.


dimanche 5 juin 2011

En reprise : Il est des prisons pires que les mots

Le commentaire qui suit, datant de 2009, étant constamment l'objet de commentaires-pourriels, je me vois contraint de le supprimer et de le réintroduire.

Carlos Ruiz ZAFON, L'ombre du vent, traduit de l'Espagnol par François Maspero, Livre de Poche - Grasset, Paris, 2001 (639 pages)

Voilà une phrase qui revient à plusieurs reprises dans le roman de ZAFON, dont j'achève la lecture.

Tirant du côté d'Alexandre DUMAS par le côté échevelé de l'intrigue, on se croirait dans une chanson de Charles AZNAVOUR qui aurait la longueur de la Tétralogie.

Les cœurs battent toujours la chamade, l'aurore est toujours grise, les larmes sont toujours lavées par la pluie ruisselant sur les joues, les chambres sont toujours arpentées de long en large, les femmes sont toujours soit des maritornes édentées, soit des apparitions aux galbes inoubliables.

Pourtant, on se laisse envouter, feignant de ne pas voir les fils, d'ailleurs un des protagonistes, le vilain, et qu'il l'est, vilain, ce vilain, est comparé à une araignée qui tisse sa toile.

Je reviendrai une fois le livre terminé, sans doute demain, sur l'intrigue qui, en dépit du style fleuri, se construit sur une structure très intéressante. Oui, l'araignée et sa toile...

mercredi 26 janvier 2011

Arabesques

Pierre SAMSON, Arabesques, Les herbes rouges, Montréal, 2010 (505 pages).

L'ami qui m'a prêté le récent roman de Pierre SAMSON, j'espère qu'il n'est pas pressé : un peu plus de cinq cent pages et, le premier chapitre lu, un style foisonnant et touffu, il va me falloir un peu de temps. Et dès les premières pages, je me suis senti emporté par cette histoire torrentueuse. En tout cas, je crois bien que je vais me laisser séduire, moi qui étais resté agacé par le Messie de Belém, dont j'avais trouvé l'écriture plutôt baclée, et par son récent pamphlet, lui, aussi suffisant qu'insuffisant, pour paraphraser TALLEYRAND.

Présentation de l'éditeur :
« Une communauté soumise à des traditions étranges vit retranchée dans sa forteresse de briques, recroquevillée autour d’un escalier mystérieux, abreuvée d’histoire, nourrie de légendes et réfractaire au vide du progrès tonitruant. L’irruption d’un intrus rompu aux lois amphigouriques traçant la destinée des habitants menace la sérénité des lieux convoités par des spéculateurs. Arabesques est un texte protéiforme feignant d’épouser les contours du recueil de nouvelles, du témoignage romancé, de l’échappée historique, du suspense politique. Œuvre touffue, voire monstrueuse, composée de digressions et trouée de fuites temporelles et géographiques, elle n’offre ni solutions ni leçon ni pâmoison ni entourloupette morale. Arabesques n’a qu’un but : être lu. »

mercredi 15 décembre 2010

Indignation

Philip ROTH, Indignation, traduit de l'anglais (É.-U.) par Marie-Claire PASQUIER (titre original Indignation), Du monde entier - Gallimard, Paris, septembre 2010 (195 pages).


Voici un roman de ROTH qui m'a, si j'ose dire, pris de court. Par sa relative brièveté certes. Et aussi parce qu'il m'a semblé assez différent des quelques ouvrages précédents, où les héros étaient des hommes vieillissants confrontés à la maladie et, assez directement, à leur propre fin.

Ici, Marcus MESSNER, est un jeune homme de dix-neuf ans, dominé par un son père, un boucher casher qui vit à Newark, dans le New Jersey, et dont le commerce -- nous sommes au début des années cinquante -- résiste mal à la concurrence des nouveaux supermarchés d'alimentation. Pour échapper à une atmosphère familiale étouffante, il décide de poursuivre ses études dans au Winesburg College, en Ohio. Il le fait aussi, et peut-être surtout, pour échapper à la conscription militaire qui le conduira en Corée, où il est certain qu'il périra. Le succès scolaire devant, selon lui, lui permettre d'accéder aux rangs plus élevés de la  hiérarchie et, partant, d'éviter le combat : il se voit donc condamné à réussir.

Et pourtant, rien n'est simple pour lui en dépit de son zèle et de ses efforts : si le roman est l'histoire de son apprentissage de la vie américaine, et de ses valeurs morales, il est avant tout, selon moi, le récit de son aliénation progressive. Ici, ROTH prend le contrepied de tout ce que l'on sait -- ou croit savoir -- des Trente Glorieuses. Peu d'espoir dans ces pages, guère de monde meilleur, matériel ou spirituel, que la grisaille d'une vie médiocre :
« Ma tâche ne consistait pas seulement à plumer les poulets, mais à les vider. On leur ouvre un peu le cul avec un couteau, on plonge la main, on attrape les viscères et on les extirpe. Je détestais faire cela. Écœurant, dégoutant, mais il fallait que ce soit fait. C'est cela que j'avais appris de mon père, et que j'avais aimé apprendre de lui : que ce qui doit être fait, on le fait. »
À défaut de réussir brillamment ses études, c'est à une autre boucherie, non moins sanglante et dégoutante, que Marcus est promis : celle de la guerre de Corée. Bel et radieux avenir ! Et pourtant, il aura travaillé d'arrache-pied Marcus, mais hors ses études, il ratera tout, ne parvenant pas à s'intégrer à la vie du collège, sa vie sexuelle même, et amoureuse, constituera pour lui un humiliant échec.

Le lecteur sera sans doute, comme je l'ai été, surpris, à mi-parcours du livre, par la révélation, par Marcus lui-même, qui est le narrateur, d'un fait le concernant qui vient bouleverser la lecture du roman, et que je vous laisse découvrir. À partir de cette révélation, je me suis senti comme prisonnier, sachant ce fait, comme Adam et Ève ont su après la tentation, du piège tendu par l'auteur. À dire le vrai, je ne m'en suis pas remis, et mon plaisir de lecture en a été affecté. En sera-t-il de même pour vous ?

vendredi 19 novembre 2010

Je ne lirai pas

Will SELF, Le livre de Dave -- Une révélation du passé récent et de l'avenir lointain, traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Robert DAVREU, titre original : The Book of Dave, Éditions de l'Olivier, Paris, août 2010, (539 pages).
J'ai, il y a une dizaine d'années, suivi Will SELF, quand il commençait à être connu en France, notamment avec La théorie quantitative de la démence (recueil de nouvelles), Ainsi vivent les morts (dont je reprends le commentaire de lecture dans un article séparé) et Dorian (tous ces livres ont été repris au Seuil dans la collection de poche Points; je l'ai, par la suite, un peu perdu de vue. C'est un auteur dont j'aime le style et les thèmes qu'il aborde, et dont je me faisais une joie de lire le nouveau roman, que je viens d'aller prendre à la bibliothèque.

Un clic sur le titre de l'article ouvre le commentaire publié en anglais dans Wikipedia sur Le livre de Dave.

Rappelons que ce livre a été publié en anglais en 2006 et paraît en français après No Smoking, traduction de The Butt, qui date de 2009. Je crois que c'est la difficulté à traduire ce roman qui explique ce retard de publication.

C'est un fort volume que ce roman, plus de cinq-cents pages. Ce qui, le plus souvent, ne me détourne pas, moi qui suis habitué aux longueurs proustiennes ! Mais ici, j'avoue qu'après une petite dizaine de pages, je renonce à pousser plus avant la promenade... ou, plus précisément, l'escalade. Je m'arrête parce que je suis un peu rebuté par la langue, créée par l'auteur, dont on peut admirer l'inventivité, et qu'il donne à ce monde de Ham, ville de « l'Ingleterre », où se déroule, dans deux mille ans, une partie de l'intrigue, alors que des survivants à un cataclysme ont découvert le livre de Dave, et en ont fait leur référence spirituelle. Cette langue, le mokni est une sorte d'argot modelé sur le jargon de Dave Rudman, un chauffeur de taxi de notre époque, dont l'histoire constitue l'autre partie du roman. Est annexé  à l'ouvrage, un Glossaire français analogique du dialecte mokni parlé à Ham.

Tour de force d'écriture, certes, et de traduction, c'est évident.

Lâcheté ou paresse ? Une grosse fatigue s'est emparé de moi, devant la perspective d'incessants allers-retours au glossaire pour mieux comprendre ce que je lisais. Très grosse fatigue, même. J'ai donc décidé de surseoir à la lecture et, partant, au commentaire de ce roman. Partie remise, je vous l'assure, ce genre de roman étant, en général, fort de mon goût.

Vous y risquerez vous ?

Présentation de l'éditeur :
« Et si le pire des hommes devenait le Messie ? Dave Rudman, chauffeur de taxi londonien, passe son temps, à fulminer contre les Noirs, les Juifs, les Arabes, les bourgeois ou les touristes. Il déverse son fiel dans des écrits qu'il enterre dans le jardin de son ex-femme, Michelle. Cinq siècles plus tard, après un terrible déluge, ses élucubrations sont retrouvées. Le " Livre de Dave " devient la référence spirituelle du Nouveau Monde. Dans l'archipel d'Ingleterre, en l'an 500 après Dave, la vie s'organise selon les paroles du prophète. Les hommes et les femmes vivent séparément, et parlent le mokni, argot modelé sur le jargon du chauffeur de taxi.
» Cet " Evangile selon Self " est une satire de la vie moderne. Les religions, le capitalisme, l'Histoire, le mariage, rien n'échappe à l'auteur de Mon idée du plaisir. Vrai-faux roman d'anticipation ou d'aventures, Le Livre de Dave est surtout un tour de force littéraire. Will Self invente une langue, un monde, mélange les genres et les influences avec une virtuosité impressionnante. »

samedi 13 novembre 2010

La carte et le territoire II

Michel HOUELLEBECQ, La carte et le territoire, Flammarion, Paris, septembre 2010 (428 pages).

Trêve d'atermoiements, je ne parlerai pas, ou seulement un peu, du HOUELLEBECQ : à quoi bon en rajouter au concert d'éloges ou aux diatribes ?

Au rang des « contre », j'ai bien aimé l'éreintement de Pierre JOURDE  You Know What? Houellebecq is the hero dans son blog du Nouvel Observateur. Du côté des « pour », je n'ai pas beaucoup aimé la quasi générale glose sur la quatrième de couverture. Et à quand, de part et d'autre, un véritable commentaire sur le style, sur l'écriture ?

Si je tiens encore l'auteur pour une sorte de BALZAC contemporain, ce roman m'a semblé assez moyen. Les deux premières parties tiennent la route, pour peu qu'on ne soit pas allergiques aux descriptions détaillées -- telles celle du Samsung ZRT-AV2 (page 162)  ou sa dissertation sur la langue de modes d'emplois (page 163) -- dont voici un exemple :
« Le Sushi Warehouse de Roissy 2 proposait un choix exceptionnel d'eaux minérales norvégiennes. Jed se décida pour la Husqvarna, plutôt une eau du centre de la Norvège, qui pétillait avec discrétion. Elle était extrêmement pure -- quoique, en réalité, pas davantage que les autres. Toutes ces eaux minérales ne se distinguaient que par un pétillement, une texture en bouche légèrement différents; aucune d'entre elles n'était si peu que soit salée, ni ferrugineuse; le point commun des eaux minérales norvégiennes semblait être la modération. Des hédonistes subtils, ces Norvégiens, se dit Jed en payant sa Husqvarna; il était agréable, se dit-il encore, qu'il puisse exister tant de formes différentes de pureté. »
On s'amusera peut-être d'entendre Frédéric BEIGBEDER, qualifié de SARTRE des années 2010, entonner le Blues du businessman des PLAMONDON/BERGER (page 77). On appréciera sans doute la construction du récit de la vie et de la carrière du personnage principal, Jed MARTIN. On sourira vraisemblablement du commentaire de la société médiatique et libérale. Mais quid de la troisième partie, sorte de polar, où HOUELLEBECQ se voit assassiné et son corps dispersé telle une toile de Jakson POLLOCK ? Et de la conclusion téléphonée ?

Ma conclusion : bon divertissement, mais comme les bons livres ne manquent pas, je songe ici au dernier COETZEE, on ne perdra rien à faire l'impasse sur La carte et le territoire.

dimanche 25 juillet 2010

Pendant ce temps...

Paula FOX, Les enfants de la veuve, Joëlle Losfeld, Paris, 2010 (215 pages).

... je poursuis la lecture du roman de Paula FOX, récemment publié, mais qui date de 1976 (il n'y a donc aucun téléphone portable...). Un simple dîner de famille, mais quelle famille. J'avoue être captivé par la technique narrative de l'auteur, et cette façon de dresser les personnages.

J'y reviens, il me reste une petite centaine de pages.

mardi 29 juin 2010

En réservation

Paula FOX, Les enfants de la veuve, Joëlle Losfeld, Paris, 2010 (215 pages).


Voici le roman qui m'attend, en réservation, à la bibliothèque. Paula FOX, dont j'avais beaucoup aimé, en poche, le Personnages désespérés. Excellente critique du Monde.

vendredi 16 avril 2010

Une année avec mon père

Geneviève BRISSAC, Une année avec mon père, Éditions de l'Olivier, Paris, 2010 (177 pages).

Voici un livre dont la critique a attiré mon attention et que je me proposais de suggérer à une de mes amies de toujours, celle-ci ayant vécu une situation semblable à celle du roman il y a quelques années avec la lente et cruelle fin de son père et étant maintenant confrontée à la démence sénile qui affecte de plus en plus sa mère.

Je me disais, cette amie étant une grande lectrice, que la fiction pourrait la distraire de la réalité, mais, à la réflexion, je me demande si le récit de la relation entre une fille et son père pendant les derniers mois de la vie de celui-ci ne constituerait pas un rappel trop cruel des  événements si récents que mon amie a vécus.

Je l'ai donc lue cette relation de la dernière année  et j'avoue avoir été séduit par le style de Geneviève BRISAC -- auteur que je ne connaissais pas. Elle a une façon bien particulière de présenter les dialogues, intégrés au récit sans les signes distinctifs usuels. Pas de pathos, une phrase brève, et même sèche, et, au fil du récit, un commentaire qui fait mouche sur un question qui, comme on dit en termes « actuels » , fait problème : celui du naufrage de la vieillesse.

Et aussi celui de l'étrange relation qui s'installe entre un père et sa fille quand, diminué, il devient l'enfant de celle-ci. Mais tient quand même à son indépendance et à préserver sa dignité. Beaucoup de notre génération connaissent cette situation inédite dans l'histoire récente. Pour moi, se pose en outre la question de la mort volontaire, et je songe aux pages de Michel ONFRAY sur le sujet.

Pour l'heure, si je n'ai pas encore décidé si j'offrirais ou non ce roman à mon amie,  je n'hésite pas à vous le recommander.

lundi 15 février 2010

Hasards de bibliothèque



Reçu coup sur coup deux appels de l'angélique voix de la Bibliothèque nationale m'avisant que les deux ouvrages m'attendent dans les sections rose et mauve. Je pense à PROUST et à ses demoiselles du téléphone. Je ne m'habituerai jamais au débit haché, sorte de collage vocal, de ces messages, et difficilement, mais avec quand même une petite joie cachée, au caprices du hasard des réservations.

Moi qui me plaignait de mes récentes lectures, le commentaire sur le dernier recueil d'Alice MUNROE est encore à paraître, me voici gâté ! Apollon et Zukerman : voici un duo point banal.
« ... depuis le 11-Septembre, ... j'avais rarement lu un journal ou écouté les nouvelles. Sans ressentir la moindre impression de manque -- rien d'autre, au début, qu'une sorte de sécheresse intérieure -- j'avais cessé d'habiter non seulement le vaste monde mais le moment présente. »

Comme je suis, officiellement maintenant, à la retraite depuis quelques jours : la cérémonie des adieux a eu lieu mercredi dernier, brassage d'émotions et mélange de sentiments, est-là la tentation d'un programme ?

Marcel DETIENNE, Apollon le couteau à la main : une approche expérimentale du polythéisme grec, Tel Gallimard, Paris, 20009 (354 pages).
Philip ROTH, Exit le fantôme, traduit de l'anglais par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, Paris, 2009 (329 pages).

vendredi 27 novembre 2009

L'homme de cinq heures - bis

Gilles HEURÉ, L'homme de cinq heures, Viviane Hamy, Paris, 2009 (286 pages).

De la déception, je passai à l'agacement. Tomberai-je dans l'irritation ?

Je ne sourcille plus qu'à peine devant les « il entra et sortit de la pièce », solécisme semble-t-il passé dans l'usage, mais je ne puis accepter le si anglais, si administratif « et/ou » : « ... des rideaux jaune et/ou bleu qui devaient avoir été découpés dans un drapeau confédéré de la guerre de Sécession. » Encore qu'on voit mal d'où vient le jaune, les drapeaux successifs des États confédérés ayant été bleu, blanc et rouge, l'usage du pluriel ou du singulier aurait marqué la nuance que suggère l'auteur, des rideaux ayant du jaune et du bleu, ou étant à la fois jaune et bleu.

Détails, certes. Purisme ? je ne crois pas. Sinon, à quoi bon la grammaire ?

Et toujours des adjectifs, des adverbes...

Encore un exemple d'un sujet qui a mal tourné !