samedi 7 mai 2011

Citation

« Tout gentleman se doit d'avoir trois exemplaires d'un livre : un à exposer (qu'il gardera probablement dans sa maison de campagne), un autre pour son usage et un troisième à la disposition de ses amis. »

Voila une pratique qui devrait, si elle était reprise, plaire aux libraires et aux éditeurs.

Maintenant, le jeu des poupées russes : la phrase, dont l'auteur est un certain Richard Heber, est tirée du Geoffrey Madan's Notebooks, un recueil de citations cité et commenté au chapitre La lecture et ses mystères de l'essai de Robert DARNTON, Apologie du livre -- Demain, aujourd'hui, hier :
« Citations et bons mots s'enchaînent sans fin... [et] apportent une vision cohérente du monde, à la fois profondément personnel et empreinte de la saveur du temps. Le recueil de Madan mêle préciosité édouardienne et désenchantement de l'après-guerre... »
Je ne puis m'empêcher de partager celle-ci avec vous, délicieusement snob :
« Les pantalons doivent frissonner sur la chaussure, mais pas se casser. (Le tailleur d'Arnold Bennett.) »
Et tant qu'à citer : un clin d’œil Phillipe MEYER à la fin de sa chronique radiophonique quotidienne citant lui-même le Tartuffe : « Le ciel vous tienne en joie. »

vendredi 6 mai 2011

Le palais des livres II

Roger GRENIER, Le palais des livres, Gallimard, Paris, janvier 2011 (164 pages).

Présentation de l'éditeur :

« En prenant des chemins quelque peu buissonniers, par exemple voir quelle place les écrivains donnent aux faits-divers, aux délices et aux affres de l’attente, à la tentation de l’inachevé, aux rapports entre vie privée et écriture, à la façon d’écrire l’amour, ces essais adoptent tout naturellement la revendication de Baudelaire sur le droit de se contredire. Et ils aboutissent à deux questions : Qu’est-ce qu’écrire ? Écrire est-il une raison de vivre ? L’une et l’autre, on s’en doute, ne peuvent que rester sans réponse.»
Angelo RINALDI, mon maître à critiquer, si j'ose dire, concluait ainsi son commentaire sur le roman Le veilleur de Roger GRENIER : « En comptable des pas perdus. En virtuose des filtres et des ellipses. En écrivain qui toujours sut en trois phrases donner l'impression de la durée, capter le flot amer du temps, dont son oeuvre, en sa grisaille sans miséricorde, reproduit le mouvement de ressac, chaque livre ayant poussé l'autre, comme les vagues. »

C'était il y a dix ans, mais je crois que ce passage s'applique tout aussi bien au recueil de courts essais réunis dans Le palais des livres que nous offre maintenant Roger GRENIER.

Un des charmes de ce livre est qu'il nous donne l'impression à la fois de pénétrer dans une bibliothèque ou une libraire (mais pas un de ces souks où les livres sont offerts comme friperie dans un décrochez-moi-ça). Tout y est, cette odeur caractéristique des livres, cette ambiance recueillie, cette idée que le passé n'est pas tout à fait mort, qui nourrit le présent, ce sentiment d'être chez soi.

Pourquoi écrire, en effet : « L'écriture est-elle une raison de vivre ? [...] Comment [le besoin d'écrire] nous vient-il et comment s'enracine-t-il ? Et nous voici conversant avec SARTRE, CAMUS, LARBAUD, JAMES, SCOTT FITZGERALD, TCHEKHOV et tant d'autres. On en vient à se demander si « connaître la vie privée d'un auteur est important pour comprendre son oeuvre. » L'écrivain n'aspire-t-il pas à « être à la fois invisible et présent, tout dire sur soi-même sans en avoir l'air » ? L'époque, on le sait, depuis le succès de ce genre appelé « autofiction » apprécie l'exhibition de soi. Ce que l'auteur tient pour « la lie de ce qu'on trouve sur les étals des librairies ». Pourtant, qu'y a-t-il de plus intime que l'amour, par ailleurs éternel sujet d'inspiration littéraire ? La mémoire, l'enfance, comment « cela » se fait-il ? On écrit pour être aimé. Mais il faut publier, ce qui n'est pas la même chose. Un jour viendra où l'on signera la dernière œuvre, mais, l'écrivant, le sait-on ? A-t-on encore quelque chose à dire ? quelles sont les vertus de l'inachèvement ?

Voilà autant de corridors où il fait bon, dans ce palais, se perdre tout en cheminant de conserve avec GRENIER et les auteurs qu'il évoque; pour moi, j'ai entrepris le livre par le milieu, avec l'article « Une demi-heure chez le dentiste » sur la nouvelle. Je vous conseille d'en faire autant. Sachez cependant que la contagion vous guette : d'un auteur à l'autre, d'un livre à l'autre, à lire et à relire, quel attrait trouverez-vous encore au monde ?

mercredi 4 mai 2011

Dans le palais des livres


Roger GRENIER, Le palais des livres, Gallimard, Paris, janvier 2011 (164 pages).

Il nous arrive tous de connaître une fin du monde. La fin d'un monde, car il faut mesure garder. Ayant du temps devant moi avant d'aller rejoindre un ami pour dîner, je dirigeai mes pas vers ma librairie, Le Port de Tête, où m'attendaient quelques livres, dont celui, au beau titre, de Roger GRENIER. Quelle joie d'échapper à la rumeur de la rue pour écouter le silence des auteurs qui cherchent à nous séduire. Des clients discuter avec les deux libraires, des « Connaissez-vous un tel ? », des « oui, mais ne la trouvez-vous pas un peu... ? » et des « Je suis incapable de lire ces choses à la typographie bâclée, que font les éditeurs... ? ». Moi, j'ouvrais les couvertures, me mêlant sans mot dire à ces conversations, opinant du chef, me permettant in petto une réplique bien sentie. J'étais bien, dans le soleil las du début de la soirée, laissant frissonner un avril finissant. Dans mon palais des livres.

La fin du monde s'est produite comme sur un coup de trompette d'apocalypse. Une voix du fond de la boutique « c'est deux à un ». Et mes deux libraires de s'attrouper à l'ordinateur : le match de hockey, celui, décisif, des éliminatoires. Plus grande n'aurait pu être ma stupeur au rideau du temple déchiré. Mes deux libraires, dont l'un très Français, zélotes du sport national. Tonnerre, foudroie-moi, qui ne connais rien à l'affaire sportive, que je tiens pour l'une des grandes impostures marchandes du siècle-- aliénation aurait-on écrit naguère --, me voici victime du préjugé voulant que l'intellectuel ne saurait frémir, même à distance, des plaisirs du cirque nordique : Want to buy some illusions ? me susurrait Dietrich à l'oreille. Ils me virent interdit, et à leurs affaires revenus, c'est à dire à Roger GRENIER, dont j'étais sur le point d'acquérir le petit recueil d'articles, commandé plusieurs semaines plus tôt, et qui venait, lentement, de franchir l'Atlantique. Et nous trois, et les quelques autre clients, de rire de mon effarement. Mes libraires partisans du Canadien, oui, la fin du monde était survenue, pour moi, le mercredi 27 avril; pour eux, un peu plus tard, le même soir, du fait de l'élimination de l'équipe. Apprenant la nouvelle, je ne pus m'empêcher de m'inquiéter, au téléphone, des effets de cette défaite : le magasin serait-il fermé en signe de deuil ?