Aucun message portant le libellé Roger Grenier. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Roger Grenier. Afficher tous les messages

mardi 25 juin 2013

Autour de Scott Fitzgerald

Roger GRENIER, Trois heures du matin - Scott Fitzgerald, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, novembre 1995 (260 pages).

Qui trop embrasse mal étreint... les nouveautés, le reprises, et quelques états d'âme comme assaisonnement m'auront fait oublié, dans mes brouillons, ce livre magnifique de Roger Grenier sur Scott Fitzgerald que je destinais à accompagner l'article sur Gatsby le Magnifique. Roger Grenier est l'un de mes auteurs favoris de chez Gallimard, un de mes grands anciens, et pourtant un de mes contemporains capitalissimes. Ne me tenez pas rigueur de cet oubli.

Je vous lasse sans doute avec mes perpétuelles recommandations : « Qui êtes-vous pour.... ? » m'a naguère asséné telle dame du micro, et il n'est pas une page que j'écrive, en scolie ou en apostille, sans que je me répète cette obsédante question. Comment partager ce goût, pourquoi partager ce goût ? Pourquoi et comment vous assurer que les quelques heures que vous passeriez à lire le bel essai de Grenier valent mille fois, et ici les mots valent mille images, le film clinquant de Baz Luhrman ?

Trois heures du matin : belles esquisses d'une vie de succès et d'échecs : « Quand je suis à jeun, je ne peux pas supporter le monde, quand j'ai bu, c'est le monde qui ne peut plus me supporter » écrit Scott. Et Zelda « la folle », et Hemingway le rival jaloux, et tant d'autres de ces premiers cinquante ans du vingtième siècle. Et aussi le déchirement entre la « bonne » littérature, ticket pour la postérité, et la littérature « facile »... indispensable pour le compte en banque.

J'écris d'un jet, peu importe. Une citation qui résume Gatsby :
« Gatsby le miséreux a réussi à posséder Daisy, la fille de milliardaires, grâce à la guerre et à son uniforme d'officier. Mais il a eu l'impression de commettre à la fois une escroquerie et un sacrilège. Il aura beau conquérir une immense fortune et étaler son opulence, pour retrouver celle qu'il aime, sa tentative aboutit à l'écrasement et à la mort. Il suffit à Tom Buchanan [l'époux ce Daisy], le vrai riche, de prononcer quelques phrases pour liquider Gatsby. Il n'a qu'à faire allusion aux origines de Gatsby et à son argent mal acquis. Aussitôt Daisy, malgré son amour, se retrouve d'instinct du côté de Tom. »
C'est toute l'Amérique qui se retrouve dans ce résumé, celle de l'argent qui distingue et qui tue.

J'écris trop rapidement ; tant pis. 

Présentation

« Quelle image surgit au nom de Francis Scott Fitzgerald ?
Le Fitzgerald de la défaite, de La Fêlure ?
L'excentrique de l'âge du jazz qui éprouve toujours le besoin de se faire remarquer et de se rendre insupportable ?
Le romancier respectueux de son art, mais qui gaspille son talent à écrire des nouvelles pour les magazines, parce que les besoins d'argent le prennent à la gorge ?
Le compagnon de Ring Lardner, de Hemingway, de Dos Passos, toujours prêt à aider les autres de ses conseils et à faire jouer son influence en leur faveur ?
Celui qui a la folie de trop demander à la vie et la sagesse de préférer l'écriture à tout le reste ?
Celui qui croit que l'on peut "tenir en équilibre le sentiment de la futilité de l'effort et le sentiment de la nécessité du combat ; la conviction de l'inéluctabilité de l'échec et pourtant la résolution de réussir" ? »

jeudi 16 mai 2013

Les larmes d'Ulysse

Roger GRENIER, Les larmes d'Ulysse, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, octobre 1998 (184 pages).


Le beau livre d'Akira Mizubayashi refermé, j'ai repris, dans la foulée et ma bibliothèque -- petit jeu, ici, avec une figure de style que je vous laisse le soin d'identifier, preuve que ces pages savent être ludiques  --, celui de Roger Grenier, qui remonte à quelques années, et avec autant de plaisir, tout « chat » que je soie. Tout sur le chien en littérature et pour les « gendelettres », tel serait mon gazouillis si je donnais dans la concision. Et, ma foi ! j'y donnerai, me contentant, outre ma recommandation d'usage de bien vouloir lire l'ouvrage en cause, de vous en citer le dernier chapitre :
« Et si la littérature était un animal qu'on traîne à ses côtés, nuit et jour, un animal familier et exigeant, qui ne vous laisse jamais en paix, qu'il faut aimer, nourrir, sortir ? Qu'on aime et qu'on déteste. Qui vous donne le chagrin de mourir avant vous, la vie d'un livre dure si peu, de nos jours. »

Présentation

« Beaucoup de chiens s'appellent Ulysse. Mais le chien d'Ulysse, comment s'appelait-il ? Argos. Il attend son maître dans des conditions moins confortables que Pénélope. Toujours prudent, le roi d'Ithaque, quand il aborde enfin son île, s'est rendu méconnaissable, avec la complicité d'Athéna. Et pourtant, Argos le reconnaît.
"Négligé maintenant en l'absence du maître, il gisait, étendu devant le portail, sur le tas de fumier des mulets et des bœufs où les serviteurs d'Ulysse venaient prendre de quoi fumer le grand domaine ; c'est là qu'Argos était couché, couvert de poux. Il reconnut Ulysse en l'homme qui venait et, remuant la queue, coucha les deux oreilles : la force lui manqua pour s'approcher de son maître.
Ulysse l'avait vu : il détourna la tête en essuyant une larme..."
Poséidon, avec l'esprit vindicatif qu'on connaît aux dieux, s'était en vain acharné sur Ulysse. Mais lui arracher une larme n'a été donné qu'à son vieux chien. »

vendredi 3 mai 2013

Mélodie - Chronique d'une passion I

Goya, Le chien, Musée du Prado

Akira MIZUBAYASHI, Mélodie - Chonique d'une passion, Préface de Roger GRENIER, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, janvier 2013 (280 pages).

Ce tableau de Goya, Le chien, m'a bouleversé dès la première fois où j'en ai vu la reproduction sur une pochette de disque -- une version des Folia ; et le trouble est toujours demeuré aussi vif sans que je ne puisse me l'expliquer. Dame, je suis surtout « aux chats ».  Il n'empêche...

Cette image constitue le frontispice du récit de Mizubayashi que, mettant fin à mes récentes incertitudes littéraire, j'ai décidé de lire aussitôt. Avec, en parallèle, celui de Roger Grenier, Les larmes d'Ulysse, dont je constate qu'il manque à ce blog.

Preuve -- non, espoir -- que je ne présente pas que des livres « pour la tête » --  comme on m'en a encore fait, hier le reproche (mais on me taquine beaucoup...), l'intéressé se reconnaîtra .

Présentation

« Dans un placard dont on a fait un sanctuaire ne ressemblant en rien à un sanctuaire et qui abrite discrètement quelques âmes inoubliables et inoubliées, il y a une petite boîte en bois laqué pour le thé en poudre. Elle contient une toute petite portion des cendres de mon père que j’avais prélevée dans son urne avant qu’elle ne fût mise en tombe. Lorsque j’ai préparé cette boîte mortuaire il y a déjà dix-huit ans, j’ai osé prendre une pincée de miettes d’os pour en goûter. Bientôt, je crois que j’en ferai autant pour Mélodie dont je garde toujours l’urne près de moi sur l’emplacement exact de son matelas. Je me procurerai une autre boîte en bois laqué pour y mettre quelques cuillerées de poudre d’os et une partie de l’omoplate ou d’une côte. Le reste sera répandu dans le jardin ou ailleurs pour retourner à la terre. »



mercredi 30 janvier 2013

Regardez la neige qui tombe - Impressions de Tchékhov

Roger Grenier, Regardez la neige qui tombe - Impressions de Tchékhov, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, 1992 (244 pages).

Je poursuis sans discontinuer, les deux recueils demeurant sur ma table de nuit (celle de droite), la lecture des récits de Tchékhov, entreprise à la fin de l'année, qui ont, à leur manière, adouci les longues journées où une contrariante succession de rhumes m'a contraint à rester chez moi. C'est que l'on a le luxe, comme certains pour leurs résidences, d'avoir des lectures principales et des lectures secondaires, que l'on visite de temps à autres, ou, comme en l'espèce, en tant que de besoin, tant je ne suis pas éloigné de croire que ces récits constituent aussi bien que le bouillon de poulet un viatique favorable à la prompte guérison de coryza.

Une clarification s'impose sur le titre, ce n'est pas la phrase romantique que l'on pourrait croire, en fait, tirée de la pièce Les Trois Soeurs, elle ironise, avec un certain pessimisme, sur le « sens » de la vie : « Le sens ?... Tenez, regardez la neige qui tombe, quel sens  ça a-t-il ? » Et Grenier conclut, lui-même très tchékhovien : « Dans les siècles à futurs, il sera toujours aussi difficile de mourir, sinon de vivre. Et la vie restera tout aussi incompréhensible. »

Davantage qu'une biographie, les brefs, mais très bien documentés, chapitres de Grenier, sont autant d'instantanés tirés pour l'essentiel de citations des œuvres de Tchékhov et de sa correspondance ou encore de souvenirs des personnalités -- auteurs, metteurs en scène, comédiens -- qui l'ont connu et sont très révélateurs de son caractère et de sur son idée de l'écriture :
« Les nouvelles, les romans, sont une chose paisible et sacrée. La forme narrative est une épouse légitime, le théâtre une amante sophistiquée, tapageuse, insolente, épuisante... La médecine est ma femme légitime et la littérature ma maîtresse. Quand l'une m'ennuie, je couche chez l'autre. »
Tchékhov ne croit pas plus au bonheur : « J'ai ouï dire que Mme S. est infiniment heureuse... Oh ! la malheureuse ! » qu'au grands sentiments comme source de l'écriture : « ... un homme de lettres n'est quand même pas un confiseur, un parfumeur, un amuseur... Il est comme n'importe quel vulgaire correspondant de presse. Que diriez-vous si un journaliste par dégoût ou par désir de faire plaisir à ses lecteurs, ne parlait que des maires honnêtes, de dames sublimes et de vertueux employés des chemins de fer ? Rien sur terre n'est impur pour les chimistes. Il ne faut se mettre à écrire que lorsque l'on se sent froid comme de la glace... un style de procès-verbal, sans mots plaintifs. »
« Il faut montrer la vie non telle qu'elle est, ni telle qu'elle doit être, mais telle qu'elle doit nous apparaît en rêve. » La Mouette
Grenier résume ainsi la dramaturgie de Tchékhov :
« La moindre de ses créatures se débat entre l'impossible, l'à quoi bon, le trop tard. Lorsqu'ils ont constaté la vanité de la philosophie, les personnages se remettent à parler de n'importe quoi. La construction des pièces est invisible. Ce théâtre est sans action, ou tout au moins sans péripéties. Il semble fait de l'heure qui passe, de choses tues, d'un peu de musique. Parfois un coup de pistolet vient briser le silence. Ce n'est pas un dénouement. [...]

Chaque instant semble raté. Leur succession laisse un dégoût d'inaccompli qui est le vrai sujet. Aussi ce théâtre donne-t-il plus qu'un autre l'impression du temps qui s'écoule. On sait que rien ne va changer, que tout va se répéter. Éternellement, on parlera de l'avenir sans y croire, après avoir pleuré sur le passé. »
Paradoxalement, Tchékhov, qui n'était pas dépourvu d'humour, a toujours eu l'impression que son théâtre donnait davantage du côté de la farce que de la tragédie, avis qui a entraîné de vives discussions avec ses metteurs en scène : « Il donne des cauchemars aux dramaturges et aux metteurs en scène parce que, chez lui, la limite entre le grave et le léger, le comique et le tragique, est imperceptible. » Grenier recourt à une comparaison qui en surprendra plus d'un : il affirme que c'est dans le cinéma de Woody Allen (je rappelle que le livre date de 1992, période de la maturité du cinéaste...) qu'on trouve l'atmosphère la plus proche de celle de Tchékhov : « Il tourne en dérision les modes, les manies, la sottise de la société contemporaine. Mais, au cœur de ce monde qu'on n'a pas envie de sauver, et bien que partageant la même vie idiote, un être, incarné en général par Mia Farrow, se débat dans l'angoisse et on cesse de rire. »

Ultime citation pour clore cet article, du romancier italien Elio Vittorini, tirée de son Journal en public (1957) : 
« Il y a toujours eu un Tchékhov, aux grands moments de l'une littérature, quelqu'un qui renonce au roman et à toute forme de représentation ou d'interprétation (explicite) de son époque, pour toucher jusqu'au fond les âmes isolées des vaincus de son temps, isolées par le désarroi et la tempête. »
Pour l'heure, c'est la pluie qu'on peut regarder tomber sur Montréal...

samedi 29 décembre 2012

La Dame au petit chien

Anton TCHÉKHOV, La Dame au petit chien, in Oeuvres III, La Pléiade, Gallimard,  Paris, 1971 (1033 pages).

Je mène désormais en parallèle avec trois auteurs un dialogue en lecture que rien ne semble épuiser, et auquel vous pouvez participer si vous avec la patience de me lire. À la base de ce triangle littéraire, les carnets aigres-doux d'André Major et le récit Regardez la neige tombe -- comme elle tombe, délicate, en cet après midi de fin décembre, pendant que je rédige ces lignes -- fort justement sous-titré Impressions de Tchékhov, qui vaut bien toutes les biographies du monde; au sommet, les récits -- comme les appelle le recueil de la Pléiade, mais que beaucoup qualifient de nouvelles --  de ce dernier, dont celui-ci, qui date de 1899.

La neige tombe, et je m'identifie, avec je ne sais quelle mélancolie, aux pensées de Gourov, la personnage principal du récit :
« Des activités vaines et des conversations oiseuses toujours sur les mêmes sujets absorbent la meilleure partie de votre temps, le meilleur de vos forces, et, au bout du compte, il ne vous reste qu'une vie étriquée, aux ailes rognées, une vie de pacotille, et aucun moyen de s'en échapper, de fuir, c'est comme si l'on était enfermé à l'asile ou dans un pénitencier. »
Passons chez le Major du Sourire d'Anton ou l'adieu au roman :
« ... il arrive aussi [...] qu'une réflexion vous frappe avec la force et la vélocité d'une évidence, que vous faites vôtre aussitôt, un peu déçu tout de même de ne pas en être l'auteur. »
Chez Grenier :
« Maintenant j'ai l'impression que j'ai appris à lire dans son œuvre et qu'à travers l'individu nommé Tchékhov qui vécut si loin d'ici, il y a un siècle, je reconnais et j'aime tout ce que l'on peut savoir d'un homme, les qualités et aussi les défauts. »
Au vrai, moins de la mélancolie qu'une certaine forme de lucidité, version moderne du gnôti séauton des Grecs, lequel n'est  pas le « connais-toi toi-même » qu'en ont fait les Chrétiens, mais bien un « connais tes limites, connais ta condition ». Pourtant cette lucidité nous permettra-t-elle jamais de savoir qui nous sommes vraiment ? Si  les autres ne la trouveront jamais, n'y a-t-il pas chez nous quelque aveuglement à prétendre connaître notre identité ?

Encore Gourov :
« Les femmes l'avaient toujours pris pour autre chose que ce qu'il était, ce n'était pas lui qu'elles aimaient en lui, mais un être né de leur imagination, qu'elles avaient avidement cherché à travers leur vie; puis, quand elles s'apercevaient de leur erreur, elles continuaient à l'aimer. Et pas une seule d'entre elle n'avait été heureuse avec lui. Le temps passait, amenant d'autres rencontres, d'autres liaisons, d'autres ruptures, mais jamais il n'avait aimé; c'était tout ce que l'on voulait mais pas de l'amour. »
Et l'on songe tout de suite à Swann et à Odette... 

Pour moi, je connais bien des mariages qui n'auraient pas dû se faire ! Toujours la neige qui tombe, et Dietrich chante Want to buy some illusions...

lundi 24 décembre 2012

En écoutant la radio

Semaine fertile à la radio de France Culture cette semaine : Aragon, Camus et, last but not least, Proust.

Et pour les amateurs d'histoire, une passionnante série de cinq émissions sur l'historien britannique, récemment décédé, Eric Hobsbawm.

Écoutez ces émission, téléchargez-les pour écoute différée, vous avez le choix.



La grande table (deuxième partie) : Retour sur l’œuvre de Louis Aragon :




La grande table (deuxième partie) : Camus et moi (avec Roger Grenier) :

Premier de cinq épisodes.
Présentation :
« Il aurait eu cent ans le 7 novembre 2013. L’année sera donc camusienne ou ne sera pas.
[...]
C’est pour célébrer ce centième anniversaire, avant que les réjouissances ne laissent place à la lassitude puis à la saturation, que nous avons souhaité élaborer une semaine spéciale à La Grande Table, semaine que nous avons intitulée « Camus et moi » dans la mesure où ce sont cinq personnalités, cinq grandes figures qui tout au long de la semaine vont nous parler de leur rapport à l’homme, qu’il fût l’ami, le journaliste, l’écrivain, l’Algérien, ou encore le philosophe.
Demain, c’est Jean Daniel qui témoignera de sa relation confraternelle profonde avec celui qu’il connut d’abord comme journaliste et éditeur, et qui nous expliquera en quoi Camus est notre contemporain. Mercredi, la militante algérienne et écrivaine Wassyla Tamzali reviendra sur l’œuvre littéraire et la désunion entre Camus et son pays natal. Jeudi, c’est l’historien Benjamin Stora qui évoquera son lien avec l’auteur de L’Etranger à travers l’histoire des rapports compliqués entre la France et l’Algérie. Vendredi, nous terminerons la semaine avec Michel Onfray, auteur de L’Ordre libertaire, une vie philosophique d’Albert Camus.
Et pour ouvrir cette semaine exceptionnelle, c’est un monument de frêle apparence qu’on vient visiter du monde entier pour l’entendre conter ses compagnonnages et sa traversée du siècle qui est notre invité. Quel parcours que le sien ! De la Résistance à Gallimard, il a côtoyé les plus grands intellectuels du siècle et fut l’ami intime de Claude Roy, Pascal Pia, Romain Gary, Ionesco, Joseph Kessel, Julio Cortazar, Henry Miller, Lawrence Durrell…»




Les nouveaux chemins de la connaissance : Proust, un peu de temps à l'état pur

Présentation :
« Il n’y a pas de saison pour lire Proust, mais s’aventurer sur les pas du narrateur du côté de Méseglise puis du côté de Guermantes, au début de l’hiver, à la veille de Noël, c’est s’offrir le plus beau des cadeaux. Pas à pas, suivre le cours de la Vivonne parsemées de nymphéas étincelants, signe d’un bonheur attentif, silencieux et mobile ;  remonter le chemin vers  les clochers de Martinville dont la silhouette ensoleillée comme une écorce déchirée, et invitent à la littérature, et retrouver au creux d’un bruit présent -un tintement de cloche, une fourchette qui bute sur l’assiette- la saveur d’un souvenir qui seule permet de saisir ce qui ne s’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur. »

À voix nue : Hommage à Eric Hobsbawm

 

mercredi 14 novembre 2012

Brefs récits pour une longue histoire

Roger GRENIER, Brefs récits pour une longue histoire, Gallimard, Paris, septembre 2012 (144 pages); aussi disponible sous format électronique.

De Roger Grenier, le critique Angelo Rinaldi rappelle que, « illustrateur des faillites, [il] écrit sec » et toujours « sut en trois phrases donner l'impression de la durée, capter le flot amer du temps, dont son œuvre, en sa grisaille sans miséricorde, reproduit le mouvement de ressac, chaque livre ayant poussé l'autre, comme les vagues » (à propos du roman Le veilleur). Et, dans Service de presse, de définir ainsi la nouvelle : « La nouvelle est à la photographie d'un moment de crise, vers lequel chaque phrase nous achemine sans traîner ni prétendre, en route, épuiser tout ou partie du mystère des personnages, à l'inverse du roman. »

Avec Rinaldi comme viatique et en mémoire la chute du quatrain de Pierre Charles Roy, Glissez, mortels, n'appuyez pas, je ne me sens pas tenu, cher lecteur, à autre chose que de te recommander, vivement, comme toujours avec Roger Grenier, ce recueil qui te procurera, hors de l'agitation du monde, de belles heures. On croit, c'est une opinion du jour qui se perpétue, perdre son temps à lire, sur le vu des gazettes, j'incline à croire qu'on vit bien mieux ainsi, et que, pardonne le cliché, qui perd gagne...

Présentation :
« Une nouvelle est en général un bref instant de vie, dérobé au temps, un court morceau de la réalité découpé net. Peu respectueuses de la norme, la plupart de celles que voici s'étendent souvent sur de grandes périodes, parfois sur toute une existence. Un paisible ménage à trois qui ne finit que par une double infidélité. Un vieil homme qui, en réfléchissant sur son passé, se condamne lui-même à mort. Un musicien de brasserie qui, le violoncelle sur le dos, erre à la recherche de l'amour. Le destin d'une femme qui a été vamp au cinéma, dompteuse de tigres et bonne de curé. Une bavarde qui réussit à ennuyer son amant au-delà de la mort. Deux anciens collègues qui n'arrivent pas à se mettre d'accord sur leurs souvenirs. Et surtout, ce "Bref récit pour une longue histoire" qui commence dès l'enfance, et se déroule au cours de très nombreuses années, jusqu'à ce qu'il se perde dans les sables du temps. »
 Du même auteur : Le palais des livres

mardi 27 décembre 2011

Dans le secret d'une photo

Roger GRENIER, Dans le secret d'une photo, Gallimard - L'un et l'autre, Paris, janvier 2010 (129 pages).

Lecture concomitante d'un grand ménage anthume, comme l'écrirait Alphonse Allais, de ma boîte de photos et cartes postales. Anthume, car j'ai décidé de procéder moi-même et par avance à un débarras que j'évite ainsi à mes héritiers -- les bien nommés liquidateurs. À qui j'épargne les interrogations, et autant de commentaires sur les dames du temps jadis et autres neiges d'antan, sur ces gens de naguère posés qui devant la pyramide du Louvre (je n'ai jamais été très tour Eiffel), qui dans la cour carrée du château de Versailles. Si le sac destiné au recyclage de ces carrés et rectangles glacés s'est bien vite rempli, il a pris un peu plus de temps à franchir les quelques pas entre l'appartement et la chute fatale dans l'oubli. Deux semaines pour être précis. Ce qui, somme toute, n'est pas si long pour environ quarante-cinq ans de clichés. Des premiers pris en noir et blanc au temps de l'exposition universelle et d'un premier voyage en Europe, aux derniers bien colorés mais déjà si désuets, lors de telle cérémonie qu'il convient bien d'appeler mariage, aux yeux des seuls hommes, les dieux -- du moins ceux qui ont siège social à Rome -- ne s'occupant pas de ce genre d'union, photographies destinées à pérenniser ce qui, comme rose, ne dura qu'un printemps : Want to buy some illusions ? « Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil.» écrit Roger GRENIER dans ce bref récit, lui étant « l'un », ses appareils photos successifs étant « l'autre »; pour moi qui ne voyage plus guère, me voici dispensé d'avoir à renouveler mon passeport mémoriel pour cette terre de ce qui constitue autant de memento mori. Et d'ailleurs, pour ces vanités, l'ordinateur a désormais pris la relève, qui dispense de la traditionnelle boîte à chaussure.

Citation de Diane ARBUS : « Tout le monde a ce désir de vouloir donner de soi une certaine image, mais c'est une toute autre qui apparaît. Une photographie est un secret au sujet d'un secret. » Au fond, ce blog ne serait-il pas, lui aussi, une photographie ?
Présentation :
« Si j'ouvre mes vieux albums, les compagnons d'autrefois, la plupart disparus, me regardent. C'est un plaisir un peu triste et puis, d'autres jours, un face-à-face avec le néant. Certains, certaines étaient jeunes et séduisants, vraiment beaux. Ils n'auront jamais été vieux. Au bout d'un moment, il est intolérable de se dire qu'ils sont dans une tombe, ou réduits en cendres. Je referme l'album.
Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil.»

vendredi 6 mai 2011

Le palais des livres II

Roger GRENIER, Le palais des livres, Gallimard, Paris, janvier 2011 (164 pages).

Présentation de l'éditeur :

« En prenant des chemins quelque peu buissonniers, par exemple voir quelle place les écrivains donnent aux faits-divers, aux délices et aux affres de l’attente, à la tentation de l’inachevé, aux rapports entre vie privée et écriture, à la façon d’écrire l’amour, ces essais adoptent tout naturellement la revendication de Baudelaire sur le droit de se contredire. Et ils aboutissent à deux questions : Qu’est-ce qu’écrire ? Écrire est-il une raison de vivre ? L’une et l’autre, on s’en doute, ne peuvent que rester sans réponse.»
Angelo RINALDI, mon maître à critiquer, si j'ose dire, concluait ainsi son commentaire sur le roman Le veilleur de Roger GRENIER : « En comptable des pas perdus. En virtuose des filtres et des ellipses. En écrivain qui toujours sut en trois phrases donner l'impression de la durée, capter le flot amer du temps, dont son oeuvre, en sa grisaille sans miséricorde, reproduit le mouvement de ressac, chaque livre ayant poussé l'autre, comme les vagues. »

C'était il y a dix ans, mais je crois que ce passage s'applique tout aussi bien au recueil de courts essais réunis dans Le palais des livres que nous offre maintenant Roger GRENIER.

Un des charmes de ce livre est qu'il nous donne l'impression à la fois de pénétrer dans une bibliothèque ou une libraire (mais pas un de ces souks où les livres sont offerts comme friperie dans un décrochez-moi-ça). Tout y est, cette odeur caractéristique des livres, cette ambiance recueillie, cette idée que le passé n'est pas tout à fait mort, qui nourrit le présent, ce sentiment d'être chez soi.

Pourquoi écrire, en effet : « L'écriture est-elle une raison de vivre ? [...] Comment [le besoin d'écrire] nous vient-il et comment s'enracine-t-il ? Et nous voici conversant avec SARTRE, CAMUS, LARBAUD, JAMES, SCOTT FITZGERALD, TCHEKHOV et tant d'autres. On en vient à se demander si « connaître la vie privée d'un auteur est important pour comprendre son oeuvre. » L'écrivain n'aspire-t-il pas à « être à la fois invisible et présent, tout dire sur soi-même sans en avoir l'air » ? L'époque, on le sait, depuis le succès de ce genre appelé « autofiction » apprécie l'exhibition de soi. Ce que l'auteur tient pour « la lie de ce qu'on trouve sur les étals des librairies ». Pourtant, qu'y a-t-il de plus intime que l'amour, par ailleurs éternel sujet d'inspiration littéraire ? La mémoire, l'enfance, comment « cela » se fait-il ? On écrit pour être aimé. Mais il faut publier, ce qui n'est pas la même chose. Un jour viendra où l'on signera la dernière œuvre, mais, l'écrivant, le sait-on ? A-t-on encore quelque chose à dire ? quelles sont les vertus de l'inachèvement ?

Voilà autant de corridors où il fait bon, dans ce palais, se perdre tout en cheminant de conserve avec GRENIER et les auteurs qu'il évoque; pour moi, j'ai entrepris le livre par le milieu, avec l'article « Une demi-heure chez le dentiste » sur la nouvelle. Je vous conseille d'en faire autant. Sachez cependant que la contagion vous guette : d'un auteur à l'autre, d'un livre à l'autre, à lire et à relire, quel attrait trouverez-vous encore au monde ?

mercredi 4 mai 2011

Dans le palais des livres


Roger GRENIER, Le palais des livres, Gallimard, Paris, janvier 2011 (164 pages).

Il nous arrive tous de connaître une fin du monde. La fin d'un monde, car il faut mesure garder. Ayant du temps devant moi avant d'aller rejoindre un ami pour dîner, je dirigeai mes pas vers ma librairie, Le Port de Tête, où m'attendaient quelques livres, dont celui, au beau titre, de Roger GRENIER. Quelle joie d'échapper à la rumeur de la rue pour écouter le silence des auteurs qui cherchent à nous séduire. Des clients discuter avec les deux libraires, des « Connaissez-vous un tel ? », des « oui, mais ne la trouvez-vous pas un peu... ? » et des « Je suis incapable de lire ces choses à la typographie bâclée, que font les éditeurs... ? ». Moi, j'ouvrais les couvertures, me mêlant sans mot dire à ces conversations, opinant du chef, me permettant in petto une réplique bien sentie. J'étais bien, dans le soleil las du début de la soirée, laissant frissonner un avril finissant. Dans mon palais des livres.

La fin du monde s'est produite comme sur un coup de trompette d'apocalypse. Une voix du fond de la boutique « c'est deux à un ». Et mes deux libraires de s'attrouper à l'ordinateur : le match de hockey, celui, décisif, des éliminatoires. Plus grande n'aurait pu être ma stupeur au rideau du temple déchiré. Mes deux libraires, dont l'un très Français, zélotes du sport national. Tonnerre, foudroie-moi, qui ne connais rien à l'affaire sportive, que je tiens pour l'une des grandes impostures marchandes du siècle-- aliénation aurait-on écrit naguère --, me voici victime du préjugé voulant que l'intellectuel ne saurait frémir, même à distance, des plaisirs du cirque nordique : Want to buy some illusions ? me susurrait Dietrich à l'oreille. Ils me virent interdit, et à leurs affaires revenus, c'est à dire à Roger GRENIER, dont j'étais sur le point d'acquérir le petit recueil d'articles, commandé plusieurs semaines plus tôt, et qui venait, lentement, de franchir l'Atlantique. Et nous trois, et les quelques autre clients, de rire de mon effarement. Mes libraires partisans du Canadien, oui, la fin du monde était survenue, pour moi, le mercredi 27 avril; pour eux, un peu plus tard, le même soir, du fait de l'élimination de l'équipe. Apprenant la nouvelle, je ne pus m'empêcher de m'inquiéter, au téléphone, des effets de cette défaite : le magasin serait-il fermé en signe de deuil ?

mercredi 16 février 2011

Régime

Certaines soirées, surtout de celles qui sont bien arrosées et se poursuivent bien avant dans la nuit, se rappellent à votre bon souvenir le jour venu : l'eau minérale et le thé de Japon, bien léger, sont alors les bienvenus. Il n'en va pas autrement des livres, mais en la circonstance, le thé n'est d'aucune utilité. Avec le temps, j'ai appris, pour me remettre d'une indigeste lecture, à me plonger dans un dictionnaire. Le Trésor de la langue française, riche en exemples, sur la Toile, vous remettra sur pied, littéralement et littérairement, en un rien de temps et vous fera oublier ces textes qui vous ont tant fait souffrir. En quelque sorte, un spa pour l'esprit.

J'ai aussi, pour la cure de désintoxication des proses médiocres, recours aux recueils des chroniques du Maître de la critique de la fin du siècle dernier : Angelo RINALDI. Quel style. Il vous en éreinte un comme pas un, certes, mais il n'a pas son pareil pour vous donner le goût de découvrir un auteur. J'en suis à déguster son récent opus, Dans un état critique, et je fus requinqué par sa chronique sur les lettres de Madame PALATINE, celle que PROUST appelait « la femme de la Tante, l'épouse de Monsieur, le frère de Louis XIV, lequel, tout belliqueux qu'il fût, inclinait du côté de Sodome.

Et, quelques pages plus loin, voici la critique d'un bref roman de Roger GRENIER, dont RINALDI rappelle que, « illustrateur des faillites, [il] écrit sec » et toujours « sut en trois phrases donner l'impression de la durée, capter le flot amer du temps, dont son œuvre, en sa grisaille sans miséricorde, reproduit le mouvement de ressac, chaque livre ayant poussé l'autre, comme les vagues ». C'était à propos du roman Le veilleur, paru chez Gallimard il y a une dizaine d'années. Vous aurez compris que GRENIER est de ces auteurs qui viennent du côté de chez TCHÉKHOV dont je suis grand amateur, et chez qui la mélancolie ne s'accompagne pas d'un sirupeux fond sonore. L'heure tardive ne m'a pas retenu de le reprendre; dix ans ! ce n'est plus le même homme qui relit, c'est à se demander, même, si on l'a déjà lu ce court roman. Quelques annotations l'attestent, et pourtant, tout est comme nouveau. Et me voici tout à fait guéri.

Mais, cher lecteur, inutile d'attendre la prochaine grippe pour le lire.

Roger GRENIER, Le veilleur,Gallimard, Paris, 2000 (143 pages).
Angelo RINALDI, de l'Académie française, Dans un état critique, La découverte, Paris, 2010 (406 pages).