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mardi 25 juin 2013

De manière à voir le Tage, « le souple Tage ancestral et muet »

André MAJOR, À quoi ça rime ?, Boréal, Montréal, avril 2013 (192 pages); également disponible sous format ePub.


Première expérience d'emprunt d'un livre électronique -- certains, dont Guy Bertrand, le redoutable Ayatollah des mots, de la SRC, inclinent à approuver l'usage de « livrel », sur le modèle de « courriel » -- à la Bibliothèque et Archives du Québec. La procédure est la même que pour l'emprunt d'une livre papier : réservation en ligne, un courriel informant l'abonné de la mise de côté, quelques clics et... ça y est.

Qui suit ces pages ne peut ignorer le grand bonheur que m'a procuré la découverte, il y a quelques mois, des trois recueils de récits de vie d'André Major. Découverte heureuse et bénéfique, qui m'a encouragé à me risquer à « écrire la vie » -- risques et périls certes. Le voici qui semble revenir au roman, et à saveur autobiographique en plus ; encore que, comme chez Modiano -- qui m'accompagne aussi depuis quelques semaines -- il est clair qu'il faut prendre garde de confondre le narrateur et l'auteur : nous voici en présence d'un récit de vie certes marqué de recoupements au réel, mais néanmoins œuvre de fiction : il y a de l'André en Antoine, mais pas identité, comme, selon le jour, il y a du Swann ou du Charlus en moi -- et même, las, de la Verdurin (nul n'y échappe).

Prendre le large, larguer les amarres : termes que l'on retrouve souvent dans ces œuvres, au point qu'on pourrait affirmer sans trop se tromper qu'il s'agit d'un thème tchékhovien : personnage en quête d'un éternel Moscou où il n'ira jamais, d'un ailleurs désiré, d'un moi qui ne souffrirait plus des aléas du moi incertain et, s'agissant de ce roman, d'un autre qui pourrait être aimé et aimer ? Oui, en effet « À quoi ça rime ? »
« Et je ne pouvais m'empêcher de me demander si aimer, ce n'est pas "se lasser d'être seul", comme le dit Pessoa. »
Livre à lire avec, comme musique de compagnie, le fado d'Alfredo Marceneiro. Je vous enjoint de suivre, comme je l'ai fait, la recommandation d'Antoine et, toute affaire cessante, et grâce à Internet qui nous met tout à portée d'un clic, de découvrir ces atmosphères portugaises riches de tristesse et de mélancolie. La première partie du roman se passe en effet à Lisbonne où Antoine vient accomplir un rite de passage, un témoignage de fidélité familiale.

Puis, quittant les rives du Tage, « le souple Tage ancestral et muet » comme l'écrit Pessoa, auteur qui, comme les russes chers au personnage -- et à l'auteur --, accompagne le lecteur, Antoine revient un moment sur rives de la rivière des Prairies.

Mais se voyant comme « ... le dernier représentant, sinon le fossoyeur, du monde que nous avions connu...et qui disparaissait au profit d'un présent tournant sur lui-même comme un derviche jusqu'à l'étourdissement, jusqu'à la perte de toute mémoire et la chute dans le vide. », Antoine, insatisfait de la vie contemporaine, de sa vie, à dire le vrai, de veuf et de retraité -- encore le « À quoi ça rime ? », et son côté Tchékhov -- se fera Alceste et quittera Montréal pour construire « sa cabane au Canada », comme diraient les cousins d'outre-Atlantique : il se retirera en son désert, au bort d'une cascade de la Montérégie (à défaut de Tage, ce torrent suffira). Écrivain, il renoncera au mots -- le monde les aura trop pervertis --, et ne pouvant plus construire d'écriture, c'est avec des matériaux bien concrets qu'il se fera une maison.
« Le fantôme d'écrivain... Je ne tolérais plus d'avoir à transcrire la vision que j'avais de la réalité pour que celle-ci existe pleinement. Les mots des autres, grâce auxquels tout prend une profondeur, une épaisseur et même un sens, devraient me suffire désormais -- je m'efforçais du moins d'y croire. »

«... on ne se sentait jamais de son âge, se voyant soit trop jeune, soit trop vieux, alors qu'en réalité on ne cesse jamais de douter de sa maturité parce qu'on demeure, même à un âge avancé, l'enfant de ses rêves quand bien même on prétendrait les renier. »
 « À quoi ça rime » est sans doute la question qui s'installe en nous tous, l'âge -- peut-on parler de sagesse ? découvrant, comme la mer se retire sur la nudité des galets, l'amertume du temps perdu à la vaine agitation du monde. Pour Antoine, ce sera cette cabane ; pour l'auteur, l'écriture d'un roman portugais comme un fado ; pour le lecteur, un plaisir doux-amer accompagné de l'entêtante question à laquelle il lui faudra répondre un jour.

Et ce jour là, il importera de placer sa chaise « de manière à voir le Tage »... Nul doute que la rime sera riche.

Présentation

« Que peut-il arriver à un homme une fois qu’il est parvenu au bout de son aventure, qu’il a quitté la route de son destin et qu’il ne se reconnaît plus d’autre patrie que l’humilité du monde tel qu’il est, plus d’autre souci que la simple possession de l’instant présent ? À quoi rime alors son existence et que peut-elle encore lui réserver ?

» Veuf depuis quelques années, Antoine vient en outre de perdre le vieil oncle à qui tout son passé l’attachait. Il part vivre son deuil au bord du Tage, à Lisbonne, avec pour seuls compagnons ses souvenirs et l’ombre toujours vivante de Pessoa. De retour au pays, il entreprend de déserter pour de bon en se construisant un ermitage au milieu des bois, où il pourra tout recommencer à neuf, se dépouiller de ses vieux désirs et réapprendre l’amitié des choses, la beauté de la nature, la lenteur du temps qui passe, le repos de la solitude et du silence. Mais ce qu’il ignore, c’est que la vie n’en a pas fini avec lui… À quoi tout cela rime-t-il exactement ?

» Depuis La Vie provisoire (1995), André Major avait délaissé la fiction pour se concentrer sur l’écriture (et la réécriture) de ses carnets. Fort de cette expérience, qui a été pour lui celle d’un regard à la fois plus exigeant et comme désabusé sur le monde et sur soi, il revient ici au roman, renouant avec le personnage de L’Hiver au cœur (1987) et retrouvant ses thèmes et ses paysages de prédilection, mais pour les traiter sur un ton nouveau, comme épuré, avec un art de la prose et un sens du récit plus mûrs et mieux maîtrisés que jamais. »

dimanche 31 mars 2013

Les carnets d'André Major I

André MAJOR, Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman (carnets 1975-1992), édition originale en 2001, et 2012 (185 pages); L'esprit vagabond (carnets 1993-1994), édition originale en 2007, et 2012 (325 pages); Prendre le large (carnets 1995-2000), octobre 2012; Boréal, 2012 (227 pages).

Première partie

Enlevant voyage que celui fait, le temps d'une saison, en compagnie d'André Major, et couvrant un bon quart de siècle, de 1975 à 2000, de la vie littéraire de cet écrivain, dont le rapport à l'écriture semble toujours ardu -- n'a-t-il pas délaissé le genre romanesque pour le carnet ? Avec lui, j'ai pris le large, en littérature -- ces carnets sont de ces livres à livres que j'affectionne, tout comme j'aime les allers-retours entre des hier et des aujourd'hui révolus, mais que la lecture actualise sans cesse.

Au temps de l'écriture succède celui, successif ou croisé, de la lecture faite d'une part par l'auteur, tant au moment de l'édition originale qu'à celui des nouvelles éditions, avec retouches et repentirs, et, d'autre part, par les lecteurs, laquelle constitue aussi une forme d'écriture dont le résultat, l’œuvre, perpétuellement inachevée, fait corps avec notre vie. Écrire la vie, lire la vie, vivre la vie.

Œuvre que j'ai abordée en quelque sorte à rebours en commençant par le recueil le plus récent, poursuivant avec le premier et concluant avec le médian, le plus important, pour le volume du moins, avec ses 325 pages pour seulement deux ans. 

Prendre le large, titre du dernier opus, expression qui revient assez souvent dans les trois livres, décrit sans doute le mieux l'esprit qui anime l'auteur dans la rédaction (et, in fine, dans la relecture/révision/réécriture) des carnets : que ce soit vis à vis son activité professionnelle (il a longtemps travaillé à Radio-Canada comme réalisateur) ou, ce qui pourrait surprendre, vis à vis la création littéraire ou, pour être plus précis, romanesque. L'une et l'autre sont pour lui sources d'une profonde réflexion -- irais-je jusqu'à suggérer l'expression d'un mal de vivre ? qu'il transcrit d'abord assez sommairement, puis articule de mieux en mieux, face à ce qu'il décrit -- la vivant très mal -- comme une inexorable désaffection de la culture, voire du savoir, humaniste. Réflexion nourrie par une excellente pratique de la littérature -- ce qui en fait pour moi un des meilleurs livres à livres que j'ai lus depuis longtemps, et des plus précieux : j'aurai grâce à Major de quoi lire pour des années encore, pour tout ce qu'il m'en reste j'en suis certain, voire, par sa médiation, de quoi relire, car j'aime à confronter ma lecture à celle d'un lecteur si raffiné et subtil.

Le lecteur qui se lancera dans la trilogie des carnets remarquera que, comme dans tout domaine d'activité, l'aisance croît avec la pratique : un peu corseté au début, l'auteur tâtonne comme si, fuyant le roman, il se cherchait encore, non pas tant un style qu'une manière d'écrire sa vie sans tomber dans le piège du narcissisme, et nous offre, ainsi, du bien écrit, du très écrit. Cela dure heureusement fort peu, et bientôt, il apprend à se faire confiance, et à sa plume (en l'espèce, si je comprends bien, un dactylo). Laquelle, assez tôt, sait être polémique, s'agissant notamment de langue -- notre langue -- et du milieu dit culturel :
« Faute de parvenir à réaliser notre désir d'autonomie, nous choisissons la voie détournée et suicidaire d'un nationalisme culturel réduit à sa plus simple expression : l'affirmation d'une souveraineté linguistique. Mais comme ce nationalisme, plus soucieux de revanches symboliques que de cohérence intellectuelle, fait bon ménage avec un populisme agressif, la langue qui nous sert d'identité collective souffre d'une gangrène que nos québécisants considèrent, eux, comme le signe d'une vitalité unique dans le monde francophone. [...] nous sommes également les promoteurs d'une contamination de la langue écrite par la langue parlée, sacrifiant au passage l'élégance et les nuances de la première qui s'en trouve non seulement appauvrie mais condamnée à l'approximation » 22 février 1989.

« J'accepte la bâtardise de notre langue écrite et parlée -- mais de guerre lasse -- comme un fait aussi inévitable que la neige en hiver. Mais certainement pas d'y voir la manifestation d'une quelconque originalité, encore moins la preuve de notre vitalité culturelle » 16 mars 1996.

André Major

lundi 4 mars 2013

Citation : la rubrique des livres

« Au contraire de ce qui se passe dans la plupart des champs d'activité, on  peut tenir la rubrique des livres dans un journal sans être doté d'une culture littéraire minimale, ni même maîtriser la langue écrite; tout ce qu'on exige de vous, c'est de ne pas mécontenter les éditeurs en faisant de la « mauvaise critique ». Si par hasard par hasard on a engagé un chroniqueur cultivé qui se risque à faire preuve de sens critique, le milieu du livre ne tardera pas à réclamer sa tête et à l'obtenir. [...] Les médias l'ont bien compris qui ont tendance à recruter de gentilles personnes agissant comme intermédiaires entre les producteurs culturels et la clientèle; ils choisissent la plupart du temps d'assez jolies jeunes femmes douées pour les relations publiques. On n'a que faire des mauvais coucheurs, qualifiés ou pas. »
Texte daté du 16 janvier 1994. Vingt ans plus tard, ce triste constat est encore vrai, mais vise désormais l'ensemble des médias. J'irais même jusqu'à dire qu'il vise tous les secteurs de la culture où, plus que jamais, l'habit, en l'espèce le joli minois, fait le moine, ou plutôt, la notoriété fait le juge : un charmant pipole fait toujours plus d'audience.

Il y a toujours eu des « coucheurs » bons ou mauvais, la pratique de l'horizontale assurant l'avancement sur la verticale professionnelle. La correction voudrait aujourd'hui que l'auteur écrivît « coucheurs, (euses) ».


André Major, L'esprit vagabond, Boréal, 2007.

samedi 29 décembre 2012

La Dame au petit chien

Anton TCHÉKHOV, La Dame au petit chien, in Oeuvres III, La Pléiade, Gallimard,  Paris, 1971 (1033 pages).

Je mène désormais en parallèle avec trois auteurs un dialogue en lecture que rien ne semble épuiser, et auquel vous pouvez participer si vous avec la patience de me lire. À la base de ce triangle littéraire, les carnets aigres-doux d'André Major et le récit Regardez la neige tombe -- comme elle tombe, délicate, en cet après midi de fin décembre, pendant que je rédige ces lignes -- fort justement sous-titré Impressions de Tchékhov, qui vaut bien toutes les biographies du monde; au sommet, les récits -- comme les appelle le recueil de la Pléiade, mais que beaucoup qualifient de nouvelles --  de ce dernier, dont celui-ci, qui date de 1899.

La neige tombe, et je m'identifie, avec je ne sais quelle mélancolie, aux pensées de Gourov, la personnage principal du récit :
« Des activités vaines et des conversations oiseuses toujours sur les mêmes sujets absorbent la meilleure partie de votre temps, le meilleur de vos forces, et, au bout du compte, il ne vous reste qu'une vie étriquée, aux ailes rognées, une vie de pacotille, et aucun moyen de s'en échapper, de fuir, c'est comme si l'on était enfermé à l'asile ou dans un pénitencier. »
Passons chez le Major du Sourire d'Anton ou l'adieu au roman :
« ... il arrive aussi [...] qu'une réflexion vous frappe avec la force et la vélocité d'une évidence, que vous faites vôtre aussitôt, un peu déçu tout de même de ne pas en être l'auteur. »
Chez Grenier :
« Maintenant j'ai l'impression que j'ai appris à lire dans son œuvre et qu'à travers l'individu nommé Tchékhov qui vécut si loin d'ici, il y a un siècle, je reconnais et j'aime tout ce que l'on peut savoir d'un homme, les qualités et aussi les défauts. »
Au vrai, moins de la mélancolie qu'une certaine forme de lucidité, version moderne du gnôti séauton des Grecs, lequel n'est  pas le « connais-toi toi-même » qu'en ont fait les Chrétiens, mais bien un « connais tes limites, connais ta condition ». Pourtant cette lucidité nous permettra-t-elle jamais de savoir qui nous sommes vraiment ? Si  les autres ne la trouveront jamais, n'y a-t-il pas chez nous quelque aveuglement à prétendre connaître notre identité ?

Encore Gourov :
« Les femmes l'avaient toujours pris pour autre chose que ce qu'il était, ce n'était pas lui qu'elles aimaient en lui, mais un être né de leur imagination, qu'elles avaient avidement cherché à travers leur vie; puis, quand elles s'apercevaient de leur erreur, elles continuaient à l'aimer. Et pas une seule d'entre elle n'avait été heureuse avec lui. Le temps passait, amenant d'autres rencontres, d'autres liaisons, d'autres ruptures, mais jamais il n'avait aimé; c'était tout ce que l'on voulait mais pas de l'amour. »
Et l'on songe tout de suite à Swann et à Odette... 

Pour moi, je connais bien des mariages qui n'auraient pas dû se faire ! Toujours la neige qui tombe, et Dietrich chante Want to buy some illusions...

jeudi 27 décembre 2012

Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman - Carnets 1975-1992

André MAJOR, Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman - Carnets 1975-1992, Boréal Compact, Montréal, réédition 2012 (187 pages).

Il y a exactement vingt ans aujourd'hui, André Major lisait Le neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard « aussi stimulant que Maîtres anciens, sans en avoir la richesse psychologique et la densité d'écriture » -- on pourra trouver plus léger pour les Fêtes.  En parallèle avec l'auteur autrichien, contempteur de son pays, il réfléchit sur la manie bien québécoise de glorifier les « géants sortis de notre terroir, vedettes du sport, de la télé et des affaires dont les faits et gestes, à force d'occuper tant de place, finissent par nous tenir lieu de culture nationale. »  Aujourd'hui, c'est en sa -- très bonne -- compagnie que je m'apprête à refermer une autre année de lecture, et de billets, ces carnets me poussant à m'interroger sur ma propre pratique du carnet qu'est, sur Internet, le blog : lecture et écriture comme élément d'une vie.

J'aurai l'occasion de revenir sur ce recueil de carnets, et aussi sur Prendre le large, le plus récent de la série. Pour l'heure, il me suffira de dire combien je me sens proche de l'auteur, tant par ses goûts littéraires, son élitisme, son dégoût du monde et de son angoisse face à l'écriture, laquelle l'aura finalement poussé à renoncer au roman. Et de citer de larges extraits d'une lettre parue le 12 décembre 1992 dans Le Devoir sur la publication d'un dictionnaire Robert québécois, et qui lui a valu la vindicte des officiels de la culture. Vingt ans, et un vain référendum plus tard, qu'y a-t-il de changé ?
« L'acte culturel les plus révolutionnaire, dans le Québec actuel, c'est d'oser parler et écrire dans un français correct, exempt de toute concession au nationalisme culturel et à la mode vernaculaire qui tendent à vous faire croire qu'existe une langue québécoise. Si tel était le cas, nous cesserions d'être des francophones pour devenir des québécophones, espèce apparentée aux Louisianais d'origine acadienne. Une langue ne se réduit pas à un lexique, même s'il était la géniale invention d'un peuple tout aussi génial; c'est un ensemble de règles, une grammaire et une syntaxe. Quand les mots perdent leur sens, quand le délire populaire tient lieu de raisonnement intellectuel, il n'est pas superflu de rappeler certaines évidences, quitte à passer pour ce que M. Rey appelle un puriste exalté. On voit bien que ce monsieur n'habite pas ici, qu'il n'entend pas jour après jour et qu'il ne lit pas, tous les matins, la langue qui se parle et s'écrit ici. J'ose à peine imaginer la réaction des Français si leur Robert se trouvait du jour au lendemain truffé de termes argotiques, car c'est bien d'un argo qu'on entend justifier l'existence en intégrant à ce dictionnaire un lexique composé du meilleur et du pire, de tournures archaïques ou populaires mais aussi de fautes assez grossières, de termes branchés et surtout d'anglicismes dont nous n'arrivons plus à purger notre langue tant nous cultivons avec délectation nos propres déficiences.

Ce dictionnaire paraît à un moment où les médias utilisent une langue de plus en plus désarticulée grammaticalement, de plus en plus approximative sur le plan lexical, à un moment où certains artistes -- par souci d'authenticité, c'est à dire par démagogie pure -- participent allègrement à une véritable entreprise de régression langagière. [...] c'est du québécois que nous aurons un jour l'honneur douteux d'être traduits pour être compris dans la francophonie si nous continuons à creuser le fossé qui nous en sépare, comme une certaine élite souhaite. Aussi bien adopter tout de suite le parler twit, nouvelle appellation du joual des années 1960, et consacrer une fois pour toutes notre rupture avec notre langue d'origine puisqu'être francophones nous contraint à un dépassement qui nous semble au-dessus de nos faibles forces, à un apprentissage épuisant, toutes choses que notre médiocrité bonhomme ne supporte plus, il faut croire.

L'indigénisme de certains linguistes n'arrange rien, car, comme le disait l'un deux, nous utilisons un excellent français québécois, tout comme nous produisons le meilleur théâtre québécois au monde, selon Jean-Claude Germain. (Un peu comme le Canada selon Jean Chrétien serait le plus meilleur pays du monde au monde... -- se non è vero, è ben trovato ! nda) Il faut comprendre par là un français amélioré, tel que nous le proposait il n'y a pas si longtemps Léandre Bergeron, et qui  nous autorise à partir une entreprise, comme si on pouvait partir quoi que ce soit, ou à supporter Centraide, comme s'il n'était pas suffisant de supporter la misère qu'elle nous invite à soulager. Autre exemple récent, que je prends dans Le Devoir : en manchette on nous apprend que Bourassa prétend avoir choisi « la moins pire des solutions » -- heureusement qu'il n'a pas choisi la plus pire. Pour ne pas perdre l'usage de notre langue -- si c'est toujours le français, bien entendu --, nous devons nous payer, à défaut d’œuvres littéraires, Le Monde ou Le Nouvel Observateur, n'importe quel journal où la maîtrise de la langue demeure un prérequis (si on me permet ce québécisme inventé par nos experts en pédagogie) (Cet appauvrissement linguistique a depuis également frappé ces journaux, las ! nda).

Au-delà de la langue, ou plutôt à travers elle,c'est une crise profonde qui se trouve ainsi dévoilée : celle d'un peuple victime d'une sorte d'anémie culturelle et qui, faute d'affirmer autrement sa différence, se replie sur une langue infantilisée. « Dis-le dans tes mots, moman va comprendre », tel devrait être le slogan publicitaire du Robert québécois qui n'est rien de plus que le vadémécum de notre rapetissement culturel.

[...]

Dans la maternelle québécoise, nous parlerons bébé, nous penserons quétaine et nous vieillirons en nous souvenant de cette époque où nous rêvions d'une improbable maturité collective. En attendant, nous ne manquons pas de comiques généreusement subventionnés pour nous faire mourir de rire. »
On voudra bien, pour ne pas désespérer le Plateau, écouter le Vigneault de Quand nous partirons pour la Louisiane, ou le Mommy de Pauline Julien.


En conclusion, je me souviens d'avoir lu, à cette époque, dans Le Devoir, la fine fleur de notre intelligentsia journalistique les titres suivants : Au Québec, le saumon remonte la pente et Les Russes posent la première pierre de la station spatiale. On a la métaphore qu'on peut, et de rire de tel coach de hockey champion hors catégorie en la matière.



lundi 24 décembre 2012

En écoutant la radio II - FRANCE CULTURE

Je vois le sourire de certains de mes lecteurs à la lecture du dernier article. L'un ne m'a-t-il pas surnommé France Culture ? Internet nous donne accès à la mine d'or que constitue cette chaîne culturelle de radio, et dont on regrette désormais l'absence au Canada : je remercie chaque jour la France de continuer à me donner tout ce dont Lafrance nous a privé. Quiconque déplore, comme moi, le carnage radiophonique dont ce mandarin du temps présent est la cause -- je suis incapable de le qualifier de responsable -- sait de qui il s'agit. Par un curieux effet du hasard, André Major, qui pourtant était de la maison, nous donne dans son Prendre le large ses vues sur la question.
« Ce qu'on voit poindre dans la nouvelle orientation de la radio culturelle, c'est une méfiance à l'endroit de la littérature et de la pensée, qui s'exprime sans un parti pris pour les arts du spectacle, comme le récent budget de la chaîne culturelle (remplacée depuis par Espace Musique...) en fait la démonstration. On bouleverse la grille horaire pour marginaliser les émissions considérées comme trop sérieuses en les diffusant aux heures de faible écoute (On leur reprochera ainsi de ne pas faire d'audience avant de les supprimer...). La radio conçue par une génération d'humanistes a cédé la place à  une radio dite d'accompagnement (comme on accompagne les mourants ?), pas trop dérangeante, mais juste assez délinquante aux yeux de la génération de gestionnaires qui en a pris le contrôle. Il me reste moins de deux ans à observer la liquidation d'une culture radiophonique (C'est chose faite, Lafrance a gagné sur toute la ligne, sans doute finira-t-il au Sénat ou à l'UNESCO...) qui, au cours des dernières décennies, occupait le vaste espace entre la culture savante et la culture populaire. » (en italiques, mes commentaires, ce texte date de 1996)

Pour l'heure, écoutez la chanson d'Arnaud Fleurent-Didier :

mercredi 12 décembre 2012

Lorenzo

Jean BASILE (né Bezroudnoff), Lorenzo, Éditions du Jour, Montréal, 1963 (122 pages).

 Le nom de Jean Basile, dans Prendre le large d'André Major.

Une conférence qu'il a donnée autrefois, étais-je au collège ou à l'université ? à la fois oubliée mais présente; le sujet ? je ne saurais dire, mais je me souvient très bien d'avoir été séduit par l'homme, par son verbe. Petite recherche en ligne, quelques mots à peine dans l'Encyclopédie canadienne. Né en 1932, mort en 1992. Critique littéraire au Devoir : métier qui n'existe plus que dans le titre, l'époque n'en permet plus l'exercice, ni l'inculture officielle. Éditeur aussi, fondateur de Mainmise.


Quelques jours plus tard, de passage à ma librairie pour y prendre l'essai sur Aragon qui m'y attend, je m'offre le luxe de bouquiner. Sous les « B », Lorenzo de Jean Basile. 1963 : cinquante ans dans quelques semaines -- qui s'en souvient encore ? Premier roman d'un jeune homme d'origine russe récemment débarqué ici. Les Éditions du Jour, pas complètement massicoté, la page fragilissime tenant plus de la gaufre que du papier, qu'on prend le temps de lire, coupe papier à la main. Une belle typographie, comme je les aime et n'en vois plus guère, les signes de ponctuation haute étant précédés d'un demi espace et non, comme dans la typographie anglaise, agglutinés à la lettre qui précède, mais de bien étranges coquilles quand même : « Vous êtes-vous demandez ce que c'est que la vie ? », signe d'une certaine hâte -- déjà -- dans l'édition. Une sucrée odeur de poussière. La couverture criarde.

« Vous connaissez Basile » me demande le libraire ? Je m'embrouille dans une phrase modianesque d'explications torturées, déjà ma phrase écrite penche vers le labyrinthe, imaginez l'orale ! Et de me présenter un autre titre, fort cher, dans un édition originale.

Étrange jeu du temps : quatre-vingts ans (naissance), cinquante ans (premier roman) vingt ans (mort) font collision en ce début de décembre 2012. Oui, ce sont des moments Modiano : « Plus de passé, plus de présent, un temps immobile. », L'herbe des nuits. Certains se perdent dans les rues, pour moi, c'est dans les livres et ces moments que je me perds; ce qui, au vrai, constitue sans doute la seule manière par laquelle je pourrais jamais me trouver.

La quatrième de couverture (je reproduis la présentation originale) :
« LORENZO, sous l'habit d'un roman de moeurs et
parfois même de mauvaise moeurs, est cependant le
contraire d'une histoire. Jean Basile a semé à l'intérieur
d'un récit attrayant les clés de son monde. Au lecteur de
découvrir, à travers une foule de personnages
pittoresques ou touchants, le secret de la vie et de
la mort. Il y parviendra sans peine pourvu qu'il consente
à passer avec Jerry derrière la "porte bleue", cette porte
qui donne accès, ainsi que l'explique la
maîtresse des lieux, sur le "bordel de notre âme..." »

vendredi 16 novembre 2012

Prendre le large

André MAJOR, Prendre le large - Carnets 1995-2000, Boréal, Montréal, 2012 (229 pages).

« Dans les pages qui suivent, il y a des lectures, beaucoup même -- car pour moi "lire c'est vivre"...»

Voilà une phrase tirée du Prélude qui ouvre le livre qui m'aura séduite, tant j'y adhère, mes propres pages virtuelles étant en quelque sorte mon propre billet pour le large. Lequel livre prendra place parmi la pile de ma table de nuit, avec notamment les Chroniques de la Montagne de Vialatte. Que l'on fréquente à petites pages, comme le sentier sans nécessité d'allonger le pas, tant il est vrai qu'avec de tels compagnons, jamais ne pèsera la solitude nocturne tant redoutée du célibataire -- j'entends la solitude que lui prête qui craint de ne pouvoir se supporter et se précipite dans la solitude à deux.
« Certains jours, je trouve si peu à dire que je dois ouvrir un livre pour émerger d'un quotidien exsangue et me replonger dans le vivifiant courant d'une pensée. Si j'ai bien choisi mon livre, je retrouve une sorte d'équilibre et le goût de vivre. »
Bienvenue chez moi, beau voyageur.

Présentation de l'éditeur :
« Comme tout un chacun, je ne suis pas un homme comme les autres », écrit André Major en présentant ce nouveau volume composé à partir des carnets personnels qu’il a tenus entre 1995 et 2000. Ne pas être tout à fait comme les autres et ressembler à tout un chacun : si paradoxale qu’elle paraisse, n’est-ce pas là, au fond, la définition la plus exacte de l’écrivain, individu absolument et radicalement singulier, mais qui se sait porteur de la condition la plus commune, celle de l’humanité vivant, souffrant, jouissant et mourant au milieu d’un monde qui est à la fois sa patrie et son exil ?

Chez André Major, c’est avant tout aux lectures (des romanciers nordiques, en particulier), aux paysages (collines, forêts et lacs des Laurentides) et aux êtres proches (ses vieux parents, notamment) qu'appartient le privilège d’ordonner la suite des jours et d’en faire cette œuvre la plus humble et la plus belle qui soit : une simple vie humaine.

Au début de ces carnets, l’auteur arrive au milieu de la cinquantaine. C’est l’âge du détachement et de l’ouverture. Détachement de soi-même et des ambitions de jadis ; retraite à l’écart de la comédie sociale; repli sur l’essentiel; conscience de la fin qui approche. Mais ouverture, en même temps, à la beauté préservée de la nature, des êtres et des livres, d’autant plus proche et précieuse qu’elle représente tout ce qui importe désormais pour celui qui s’est éloigné, pour le déserteur qui ne demande plus qu’à « prendre le large ».

Écrit dans une prose aussi limpide que dépouillée, d’une modestie et d’une justesse incomparables, cette chronique d’un homme « pas comme les autres » est en même temps le roman de « tout un chacun » d’entre nous, ses semblables, ses frères. »